Promesses
par Denis Van Waerebeke et Bruno Léandri
Demain, on rase gratis. De tout temps, religions et politiques ont promis le bonheur à l’humanité, mais contrairement aux bons apôtres, la science l’a mis sur la table.
Vous avez toujours rêvé de transmuter le plomb en or ? La science l’a fait. Dans le milieu du 20e siècle, des laboratoires de physique ont effectivement obtenu des molécules d’or à partir de molécules de plomb ; mais avec une telle complexité de procédure, que l’or obtenu n’aurait pas remboursé le millième de l’énergie et du temps investi. C’est toujours comme ça, avec la science : des promesses, des promesses, mais au bout du compte, y a toujours un lézard. Faut dire que ceux qui tiennent ces propos sont moins des scientifiques que des politiques, des commerciaux.
Demain, l’homme pourra se déplacer où il veut, aussi loin qu’il le veut, à la vitesse qu’il veut, qu’ils disaient, dès l’apparition du moteur à explosion. L’avion et l’automobile ont effectivement conquis la planète. Et dans les régions où chaque humain possède sa voiture, des millions de voitures bloquées dans les embouteillages, le long de routes qui ont bétonné la nature, saturent l’atmosphère en dioxyde de carbone. Et les avions qui nous emmènent en quelques heures à n’importe quel point de la planète ont transformé une moitié du monde en parc touristique pour l’autre moitié, avant de devenir les cibles privilégiées de tout ce que la terre compte de pulsions destructrices.
Demain, plus de travail pénible, plus de risque, plus de fatigue, les robots vont tout faire, qu’ils disaient. Dans les années 1920, dès les premiers balbutiements de la micro-mécanique et de l’électronique, les chroniqueurs scientifiques annoncèrent l’avènement des robots, humanoïdes tant qu’à faire, qui travailleraient, risqueraient, se fatigueraient et même penseraient à notre place. Les automates ont effectivement remplacé les ouvriers dans bien des usines, mais ils n’ont pas remplacé le travail, ils l’ont déplacé, plus difficile et plus inaccessible. Le cyborg intelligent et serviable appartient toujours au monde du cinéma.
Demain, plus de cataclysme imprévu, plus d’intempéries inopinées, qu’ils disaient ! Dans les années 60, on pensait que le radar et les photos satellites allaient rendre les prévisions météo infaillibles sur un mois et qu’on surprendrait les masses d’air jusque dans leur lit. La connaissance des circulations atmosphériques est en effet devenue globale et précise, mais la prévision d’événements brutaux reste aléatoire, et la limite de trois jours pour les prédictions sûres n’a jamais été franchie. Au-delà, la grenouille est toujours aussi efficace.
Demain, il n’y aura plus de guerre qu’ils disaient. La bombe atomique et l’équilibre de la terreur rendront toute agression impossible. Bombes à fission en 45, bombes à fusion en 51, les arsenaux des grandes puissances ont effectivement acquis le pouvoir de pulvériser mille fois la planète, mais elles ne peuvent rien contre l’irremplaçable balle de fusil et la bonne vieille arme blanche. Les missiles à guidage laser et les chasseurs furtifs ne sont pas concurrentiels face à la bonne vieille envie de tuer et de se faire tuer.
Demain, les villes dépasseront les nuages, les prodiges des matériaux permettront une civilisation verticale, qu’ils disaient. Les tours de 600 mètres prévues à Paris, ou de 2 000 mètres au Japon n’ont jamais vu le jour. Ouf. Et celles qui existent frémissent sur leurs fondations, pour des raisons n’ayant rien à voir avec les matériaux. Leurs structures sont solides, c’est l’Humanité qui ne l’est pas.
Demain, les distances entre les hommes seront abolies, qu’ils disaient. Les promesses des télécommunications ont presque été tenues, le téléphone avec fil, puis sans fil. Pourtant, le téléphone à écran, annoncé dès 1930, n’est toujours pas effectif. Pourtant, le réseau Internet, rejeton mondial des télécommunications et de l’informatique, n’avait été prévu par personne. Celui-là, ses promesses sont si récentes qu’on peut se permettre d’en anticiper le résultat : circulation totale de l’information, nouvelle convivialité, nouvelle économie, qu’ils disent. Mais qu’est-ce qui fume ? C’est l’enthousiasme, refroidi à grands coups de lances à incendie.
Des promesses, toujours des promesses ! Mais, objectent les scientifiques, nous n’avons jamais rien promis. Aucun scientifique digne de ce nom ne se laisserait aller à des engagements inconséquents. C’est vrai, ils n’ont jamais mal parlé. C’est nous qui avons mal entendu.