Combat(s)
Posté par marrickevin le Dimanche, 13 septembre, 2009
Penser, c’est indéfinissable. Comme la vie. On ne sait pas ce que c’est. Qu’est-ce qu’une pensée ? Qu’est-ce que la vie ? Même combat. Qui trouvera sera admis au Panthéon de son vivant. Et penser, c’est beau. (Bravo, en route pour Miss France avec une phrase pareille…) Même quand on pense la plus générale des banalités, penser, c’est beau. Même quand on pense la plus crasseuse des imbécillités. On pense. On est là. On se dit quelque chose. On se parle. On est soi. On ne sait pas d’où ça vient. On ne sait pas non plus si on était capable de le penser il y a deux minutes et si on le sera toujours dans vingt secondes. On y pense, c’est tout. Passerait-on sa vie à dire les plus sottes phrases à tous les gens que l’on croise, auraient-ils jamais la certitude que l’on ne pense pas de grandes choses, profondes et éblouissantes ? Qui sait ce que quelqu’un pense ? Penser, c’est être, ce n’est pas exister. Pour exister, on s’exprime. Penser, c’est être, c’est s’isoler malgré soi, attendu que pour rompre cet isolement, il faudra communiquer à au moins une personne l’ensemble de nos pensées. Sans ça, jamais quiconque ne connaîtra la somme de ce que nous sommes individuellement et chacun parmi les autres. On est donc seul, forcément, parce que l’on pense. Plus que l’empreinte digitale ou le code génétique, ce qui fait la singularité d’un être, c’est sa pensée. C’est ce qui le différencie des autres.
On objectera. Oui, certes, nous pensons tous et personne ne sait ce que pense l’autre. Du coup, nos pensées nous isolent parce qu’elles nous rendent singulier et nécessairement inconnu. Mais voilà : à part une extrême minorité qui pensent des choses nouvelles, qui créent, qui inventent, tous les autres, au moins par paquets, pensent les mêmes choses. Des millions sont-ils à penser que le bleu est une jolie couleur ou que Mozart est agréable à écouter. Et des millions sont-ils à penser le contraire. Oui, certes. Sauf que ça ne prouve rien d’autre qu’il peut exister une concordance sur certaines pensées. Mais personne ne peut dire : « Je sais tout ce que pense cet homme », et donc personne ne peut prétendre connaître exactement quelqu’un. Et c’est bien logique, puisqu’un être qui pense ne sait même pas lui-même ce qu’il pensera dans la seconde qui suivra. On approche les autres. Et on ne sait jamais d’eux que ce qu’ils veulent bien qu’on sache.
Que Brice Hortefeux pense comme un gros con ne me pose aucun problème. D’une part, parce que je m’en fous. D’autre part, parce que je n’ai aucun moyen de le vérifier. La loi française ne punit pas la pensée ; elle punit son expression, son existence, pas son être. Le droit français n’interdit pas d’être raciste, il interdit d’en donner la preuve. Donc, Brice Hortefeux sort une grosse connerie raciste au milieu de beaufs crétins et militants s’amusant de blagues balourdes. Qu’il pense qu’un Arabe ça va, trois Arabes bonjour les dégâts, ça le regarde. Qu’il le dise, ça nous regarde, ne lui en déplaise. Ils montent sur leurs grands chevaux : mais point du tout les amis, Hortefeux n’est pas raciste. Sauf que ce qu’il est, on s’en balance. Ce qui nous intéresse, c’est ce qu’il exprime. Si j’en viens, au cours d’une dispute, mis hors de moi par la colère d’être énervé, à dire à mon meilleur ami qu’il n’est qu’un sale con (admettons), je ne le pense pas, mais je l’ai exprimé.
Du coup, on ne sait pas ce qui est le plus pathétique des propos ou des explications. Au moins, les explications sont « drôles ». Principalement parce que personne ne donne la même, Hortefeux lui-même en livrant plusieurs. Alors, nous résumons. Brice Hortefeux et Jean-François Copé, le duo insupportable, les Laurel et Hardy de la tronche à beignes, ont une conversation d’un ennui mortel. On se demande parfois de quoi parlent les politiques entre eux. Apparemment, de rien. Ce qui finalement ne nous surprend guère. Là-dessus arrive un jeune homme, de type maghrébin comme on dit. Peut-on faire une photo ? Et comment ! Les militants sortent l’humour de choc. Attention, lui, il parle arabe, entend-on. Copé réplique, rassure le jeune homme : ce ne sont que « des socialistes infiltrés ». Mais dites-moi, on se gondole comme des bossus à l’UMP. Quelqu’un continue : ce n’est pas un Arabe comme les autres, il est catholique et il mange du cochon. Hortefeux souligne alors qu’il ne correspond pas au « prototype ». Là, déjà, on bondit. Prototype ? Non, Brice, les Arabes ne sont pas produits en série grâce à un programme informatique sur une chaîne de montage. Une autre voix précise alors que le jeune homme est « notre petit Arabe ». Et notre Hortefeux en sort deux belles. Première partie : « Il en faut toujours un ». L’Arabe alibi en somme, le bronzé de service. C’est bien connu : tous les antisémites ont leur Juif. Seconde partie : « Quand il y en a un, ça va. C’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes ».
Qu’un ministre, sans rire, sans pression, décontracté, sûr de soi, dans un pays démocratique, prétendument soucieux des valeurs de la République (dont on nous rebat les oreilles et que feignent toujours d’embrasser ceux qui veulent les étrangler), dise une saloperie pareille, c’est déjà suffisamment dégueulasse pour qu’il s’en aille la queue entre les jambes sans demander son reste et parte s’enterrer dans un trou pour ne plus faire parler de lui. Mais alors qu’il ose se justifier de façon grotesque en nous prenant ouvertement pour des pingouins, ça change considérablement les choses. Parce que l’explication du Ministère de l’Intérieur, dans un communiqué paru sur son site internet, a été la suivante : « A l’occasion des universités d’été de l’UMP, alors qu’il prenait une photo à la demande d’un jeune militant, des commentaires du public ont porté sur les caractéristiques supposées des habitants de l’Auvergne, région d’origine de Brice Hortefeux. Celui-ci a alors précisé “s’il y en a un, ça va ; c’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes” par référence aux très nombreux clichés qu’il venait de prendre avec la délégation auvergnate et alors qu’il s’apprêtait à partir ». Non, vous ne rêvez pas. Citation exacte. Tout le monde a vu les images. Tout le monde sait qu’on ne parlait alors ni des Auvergnats ni du nombre de photos prises. Quand des ministères commencent à nier l’évidence, à nier la vérité que tout le monde connaît, pour se défendre de faits immondes, ça devient franchement lourdingue. Histoire d’être encore un peu plus méprisant et condescendant, le communiqué ajoute : « Pas un seul mot de Brice Hortefeux ne fait référence à une origine ethnique supposée d’un jeune militant ». Effectivement. Imparable.
Mais ça n’aurait pas été complet sans l’intervention de Jean-François Copé. Pour le président du groupe UMP à l’Assemblée Nationale, il n’est pas certain que la vidéo ait été tournée par un journaliste, et elle peut provenir d’un téléphone portable (elle a été tournée par la chaîne Public Sénat). Selon lui, mettre sur un pied d’égalité des images de journalistes et celles de simples citoyens engendre « un risque de discrédit pour votre profession [les journalistes] et la nôtre [les hommes politiques]. Cela ouvre le débat du rôle qu’on doit laisser à Internet dans la diffusion de telles vidéos ». Quel rapport ?… Vous demandez à Copé si les propos d’Hortefeux sont racistes, ils vous répond que l’image est floue.
En 2007, sur M6, Brice Hortefeux, alors Ministre du Racisme, des Expulsions et de l’Identité Nationale, répond à un journaliste qui lui demande s’il y aura toujours des sans-papiers. L’humoriste auvergnat répond alors en parlant d’« une société idéale dans laquelle il n’y aurait que des citoyens honnêtes, propres », avant d’ajouter qu’il s’agit d’un « combat permanent ». Vous ne rêvez toujours pas. Il a parlé de « société idéale » et de « citoyens honnêtes, propres ». C’est son combat…