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Archives pour juillet 2009

Les génies n’ont pas le choix

Posté par marrickevin le Mardi, 7 juillet, 2009

J’ai mal.

Je rentrais, il était déjà tard (pourquoi dit-on « déjà tard » ? Il sert à quoi le « déjà » ?), j’allais me coucher, et voilà. Merci les conneries. Résultat des courses, pour je ne sais quelle raison, l’annonce de la mort de Michael Jackson à la radio ne m’a pas suffi. Il a fallu que j’allumasse la télé. Pour voir… Pour voir quoi ? J’en sais rien. Y’avait rien à voir. Pour une fois, alors qu’on parlait de MJ, y’avait rien à voir. On voyait de pauvres gens encercler l’hôpital où il avait été admis sur des images prises depuis un hélicoptère (et sur la gauche de l’écran, des images de clips et de concerts – images d’archives ; arg). Des rues bloquées par la police. Un foutoir incroyable. Un bus arrive, s’arrête à un feu rouge. On voit un homme sortir la tête par une fenêtre. Sûrement demande-t-il à quelqu’un qui se trouve là pourquoi tant de monde se masse ici. L’autre doit lui expliquer. Et le bus ne va pas plus loin. On voit tout le monde en sortir. Et les passagers du bus arrêter les voitures suivantes, les prévenir, et tout le monde sortir des voitures. Ca porte un nom ça : commotion. Le coup sur la carafe. Alors ? Elle est pas belle celle-ci ? Tu t’y attendais, toi ? Non, ben tiens, mange-la-toi en pleine tronche. Bouffe, c’est du génie. Ah ça, pour sûr, ça n’arriverait pas à une canaille.

Y’avait rien à voir sur cette putain de télé à cette putain d’heure. Et il n’avait rien à dire Thierry Dujeon (Thierry Dujeon ! Toujours là !) mais il les commentait quand même les putains d’images. Je suis pourtant resté planté devant pendant près de trois heures, à voir les mêmes séquences en boucle, à entendre les mêmes appréciations. J’étais resté dix minutes devant les images des attaques du 11 septembre 2001. Et là, trois heures. La télécommande à la main, la bouche bée. Arrêt sur image.

Allez ? Pour de la vraie ? Il y est passé, le King ? (« king », ça suffit pas, on t’y rajoute une majuscule pour faire bon poids). Qu’un homme politique ou un roi meure, c’est dans l’ordre. On s’y attend. Ils font partie de l’Histoire, même encore en vie, alors on sait qu’on parlera d’eux au passé un jour ou l’autre. Pour peu qu’ils se fassent assassiner, ça fait une date de plus au programme scolaire. Funérailles nationales, bilan, témoignages, et biographies dans les librairies, il était formidable, c’était un salaud. Tout le bla-bla historique en somme. Mais un artiste. Mais un créateur. Ca ne marche pas. C’est pas réglo. On nous prend en traitre.

Je vous épargnerai le couplet « C’était un des derniers géants », « C’était le plus grand ». On nous le chante dès qu’un acteur américain meurt. En fait, la mort de Michael Jackson, c’est exactement comme la séparation des Beatles. Idem, tout pareil. Ca veut dire : voilà, terminé, y’en aura plus, c’était bien, c’était de l’extraordinaire, mais stop, contentez-vous de ce que vous avez.

Vinrent les réactions, plus ou moins éclairées, plus ou moins intéressantes, plus ou moins « pertinentes ». Mêmes les politiques tentèrent le coup. Chavez y va de son communiqué, le gouvernement japonais aussi. D’autres s’ajoutent à la suite. Pas vraiment le choix. Ce serait comme dire que « Citizen Kane » est un mauvais film ou que le soleil se lève à l’ouest. Et puis France Inter a une idée : aller demander à un danseur étoile ce qu’il pense de Michael Jackson. Et qu’en dit-il ? Qu’il ne connaît pas vraiment sa carrière, qu’il a vu quelques vidéos, vu quelques performances sur scène, mais qu’on lui a dit, au détour d’une conversation, que MJ n’avait aucune formation de danse, qu’il n’avait jamais appris. Alors là, ça change tout. Etre aussi bon, maîtriser des gestes, des attitudes, des enchaînements qui demandent des années de souffrance et de sueur à un danseur étoile, et les maîtriser sans avoir appris, chapeau bas. Cet avis-là aurait presque tendance à rendre tous les autres négligeables. Il savait la danse, comme on sait respirer

Un peu plus tard, deux personnes diront deux choses intelligentes parmi les choses très justes ou très fausses qui seront dites1. D’abord Johnny Hallyday qui dit que ce qu’il aimait avant tout chez lui, c’était sa simplicité. Il a tout compris au film, le Johnny, mine de rien. Et une autre personne (qui ? aucune idée) qui dit simplement que le monde vient de perdre sa star. Quand il dit star, il ne parle pas de ses brouettes de chignoles qui s’égosillent la niaiserie à la bouche en s’ébrouant maladroitement dans des costumes ridiculement hideux. Il parle d’une star, d’une vraie, pas d’un forçat de la paillette, d’un stakhanoviste du « Regarde comment je brille plus que l’autre », mais de quelqu’un plus connu que le Christ, comme l’étaient en leur temps les Beatles, d’un type qui y a mis toutes ses tripes, toute sa passion, toute sa volonté. Parce qu’il en est ainsi des génies : ils n’ont pas le choix.

C’est monumental. Qu’on aime ou qu’on n’aime pas. Il faut voir ne serait-ce qu’un extrait d’un concert. Un plan large. Cet homme, seul sur scène, qui donne tout ce qu’il a, qui ne s’économise pas, qui improvise. Le danseur étoile qui en parlait disait qu’il n’en revenait pas de savoir que Michael Jackson était aussi chorégraphe, et pas seulement danseur, ce qui faisait de lui un génie sans précédent. Le mot est employé à tort et à travers de nos jours, mais cet homme était bel et bien génial. On ne peut pas choisir parmi ses clips. Ici l’ambiance, ici les pas, ici le rythme. La même chose pour ses performances sur scène. On voit tel titre interprété telle année à tel endroit. On est bluffé. A certains moments, il ne paraît pas humain tant ses gestes sont « élastiques » ou bien « robotiques ». On n’en croit pas ses yeux. Et puis on voit la même chanson, mais ailleurs, lors d’un autre concert. Et c’est autre chose. Il faut avoir vu ça, c’est nécessaire. Un être humain normalement constitué ne peut pas faire l’économie de regarder quelques-unes de ses performances en concert. Ca n’a pas de sens de s’en priver .

Textes en tout genres, de la ballade dans le pur style bluette aux mots acérés et énervés qu’on oublie trop souvent de lire. Rythmes de toutes les veines, une chanson – Billie Jean – composée autour d’une ligne de basse à faire pâlir McCartney, qui lui vient alors qu’il est en voiture et « pense à autre chose » (comme disait Victor Hugo), la voix de Vincent Price sur Thriller (et sur un titre d’Iron Maiden, aussi, mais je ne sais plus lequel), les duos avec McCartney, les chansons caritatives, le public du Superbowl qui chante en chœur cette merveille qu’est Heal the world, et le Gone too soon en hommage à un enfant mort du SIDA au début des années 90. Clips inventifs et innovants (qui peut rivaliser avec Smooth Criminal ou Black or White ?) que viennent, à l’occasion, réaliser Martin Scorsese, Francis Ford Coppola, Spike Lee ou encore John Landis (dont « Le loup-garou de Londres » a inspiré Thriller), tandis que Steven Spielberg vient jouer son propre rôle dans un clip que MJ fait sembler de réaliser (faut suivre). Concerts dantesques au cours desquels la première partie est assurée par les pistes des Beatles poussées à fond les manettes. Tournées impensables s’étalant sur tous les continents ; et les bénéfices de celle de 1992-1993 reversés à des associations. Recordman du nombre de records détenus pour tout ce qui touche à la musique. On s’embrouille, on ne sait plus où donner de la tête. Des idées en veux-tu, en voilà. Qui dit mieux ? Qui a autant surpris ? Qui a autant créé ? C’est aussi inimaginable que c’est surprenant. Et c’est terminé. Chapeau l’artiste. Tu t’es bien donné. On aura vécu ça. Le magnifique et triste destin de l’homme devenu à lui tout seul un événement. Bête de scène, artiste génial, danseur essoufflé poussé par le mythe qu’il a créé. Eternel parce que mortel. Le moonwalk, qu’il n’invente pas, mais qu’il rend inimitable comme le symbole d’un homme marchant ailleurs dans une direction que tout le monde ignore mais espère pourtant. Vas-y danse, mon gars, on ne t’en voudra jamais…

J’ai mal.

En 1983, la Motown fête ses 25 ans. Michael Jackson, chanteur célèbre devenu star avec la sortie de l’album Thriller, interprète Billie Jean. Il exécute alors pour la première fois ce qui va devenir son grand classique : peu après le refrain, il enchaîne le moonwalk et les pointes – en chaussures de ville. Fin de la chanson. Acclamations. Le pas a sidéré et enthousiasmé le public. Michael Jackson sort sous les applaudissements. Et se met à pleurer. On s’approche, on demande. Qu’est-ce qui ne va pas ? Réponse du génie : c’est les pointes, je voulais tenir trois secondes, et j’en ai pas tenu une.

Les génies n’ont pas le choix.


1 Un type comme il faut, qui parle comme il faut, avec les mots qu’il faut, nous explique que Michael Jackson s’est coupé de la communauté noire en se faisant blanchir la peau, ce qu’elle ne lui a jamais pardonné. Le tout dit sous l’approbation pénétrée des autres personnes autour de la table qui boivent une analyse aussi solidement ficelée. Faire le docte et ne pas savoir que MJ était atteint d’une maladie, le vitiligo, qui dépigmente la peau. Tout ça pour une analyse ethno-sociologico-fumiste.

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