Si napo leo viveret, hominem non esset
Posté par marrickevin le Lundi, 30 mars, 2009
Ils discutent : allons, mes bons, vous avez une vue partielle de la situation, c’est un grand homme, un grand théologien, un grand esprit, on a déformé ses propos, on lui fait un mauvais procès, il veut seulement rassembler tous les catholiques sous la même bannière, etc., etc. Inepties sur inepties se répètent et se multiplient depuis plusieurs semaines sur les ondes et à longueur de colonnes. Sur les propos tenus à Ratisbonne, sur l’affaire de la petite brésilienne violée, avortée et excommuniée, sur l’évêque négationniste et les quelques autres brebis galeuses réintégrés parce qu’intégristes, sur l’affaire du préservatif, sur le retour à la messe en latin, sur le retour de la prière appelant à convertir les juifs, on a toujours une bonne explication, toujours une bonne excuse, toujours un bon argument. Ils sont bien doctes, bien condescendants aussi, parce qu’au fond, ils n’en ont rien à secouer de ce qu’on peut dire d’eux et de leur idéologie puante.
Qu’on ne puisse pas discuter avec des gens pareils, c’est une chose. Il est certaines personnes qu’on ne convaincra jamais de rien. L’antisémite est un bel exemple. Jamais on ne le fera démordre du fait que les juifs tiennent les banques, ou les institutions, ou les media ou les trois en même temps. Rien ne lui prouvera jamais le contraire, rien ne lui mettra jamais les yeux en face des trous. Et même : tenter de les lui mettre, c’est être complice. A quoi bon, alors ? Mais les autres, ceux qui sont de l’autre côté et qui dissèquent les propos du pape, qui essaient de comprendre, qui ouvrent grand leurs colonnes et leurs micros à quelques membres du clergé aux propos et aux insinuations douteux ? Ceux-là, oui, sûrement, ils sont de bonne foi. Ils essaient de savoir pourquoi le pape dit de telles âneries, pourquoi il réintègre des types que, justement, ces mêmes interviewers n’auraient jamais l’idée d’inviter. Et là, on nous sort tout un tas d’explications politiques et/ou religieuses. Et la plus belle d’entre toutes : Benoit XVI et le Vatican tout entier vivent en décalage du monde. Mais, tout à fait. Si, si, si. Ca n’est que ça, pas de bile à se faire. Il en est même pour regretter Jean-Paul II. Pourtant, on savait franchement à quoi s’attendre ; il n’y a pas de quoi faire les étonnés : « Nul n’ignore les options politiques de l’Opus Dei, si nettes lors de sa fondation mais prudemment atténuées (en apparence) par la suite, précisément peut-être pour permettre à Jean-Paul II d’accorder plus aisément, comme il n’avait cessé de le souhaiter, à cette discrète mais active officine, un statut officiel dans l’Eglise. Et que de bontés et de complaisance à Rome à l’égard de ces « intégristes » dont le programme est très loin de se limiter à « la messe en latin » mais comporte un refus catégorique opposé à l’esprit du concile Vatican II (1962-1965), notamment quant à la reconnaissance par l’Eglise de la « liberté de conscience ». Ce n’est pas tout ; de la manière la plus explicite, l’intégrisme a son programme politique qui est d’extrême droite avec ostentation. N’empêche. En mai 1988, sous la poussée – d’ailleurs superflue, je pense – du cardinal Ratzinger, chef de la Congrégation pour la doctrine de la foi, Jean-Paul II proposa confidentiellement à Mgr Lefebvre de nommer, le 15 août, un évêque choisi par lui sur une liste de trois postulants dressée par Lefebvre en personne. Ainsi Rome se montrait prête à introduire sans bruit au sein du corps épiscopal un représentant confirmé de l’opposition à Vatican II. (…) Il faut voir avec quels scrupules de gentillesse et de compréhension fraternelle, les collaborateurs du cardinal Ratzinger ouvrent leurs bras aux intégristes. Il n’est malheureusement que trop facile encore d’assister à des démonstrations dominicales (je pense à telles manifestations versaillaises) où une momie articulée dévide un sermon bien construit mais moins semblable à un texte vivant qu’à la musique en plaques débitée jadis par le limonaire des manèges. Le pullulement actuel des sectes et autres groupements « charismatiques » suscite la bienveillance du cardinal Ratzinger. Ces mystiques ne s’intéressent qu’aux « choses de Dieu » ; la misère et les iniquités du monde ne retiennent pas leur attention. »
Cet extrait de texte ne date pas d’hier. Il a été donné, sur commande, au Monde Diplomatique, par Henri Guillemin en 1990, lequel H.G. ne peut pas être suspecté d’athéisme vicieux et diabolique puisqu’il était lui-même catholique et pratiquant. Alors qu’ils arrêtent avec leur numéro du décalage de l’Eglise par rapport à la société, du problème de communication, et tout leur cirque. L’Eglise, et particulièrement Benoit XVI, a un projet politique, comme elle en a toujours eu. Enfin, sérieusement, qui peut faire l’étonné ? Qui peut tomber des nues en s’apercevant que le Vatican est d’extrême droite ? Et surtout, qui peut tomber des nues en s’apercevant que l’Eglise catholique, comme à peu près toutes les religions, a la manie insupportable de vouloir dire aux gens comment ils doivent vivre et se comporter ? Personne n’est donc allé voir, quand Ratzinger a été élu pape (par qui ? pourquoi ?) d’où sortait ce bonhomme, et ce qu’il pouvait avoir derrière la tête ? Et personne n’est capable de dire, au lieu de pleurer comme le faisait la présentatrice du journal de France 3 quand elle a annoncé la mort de Jean-Paul II, que ceux qui se pressent sur la place Saint-Pierre en attendant la fumée annonçant l’élection d’un nouveau pape ne sont, pour la plupart, qu’une belle bande de fascistes émerveillés ? Enfin, où voit-on, dans quel pays, sous quel régime, une population applaudir et crier sa joie en apprenant qu’un nouveau chef a été choisi alors qu’elle ne sait pas encore lequel ? Imaginons que demain Nicolas Sarkozy décède pour une raison ou pour une autre. On nous l’annonce à la radio et on nous précise qu’un successeur a pris sa place pour cinq ans. Va-t-on sauter au plafond, en se disant : « Chouette, le pays ne va pas rester sans président, un remplaçant a déjà été trouvé » ? Difficile à croire. On va attendre, espérer une poursuite de l’information, se raccrochant à cette question : « Mais qui ça ? ». Parce que ce n’est pas la même chose s’il s’agit de Jean-Marie Le Pen, de Martine Aubry ou de José Bové. Je doute que ceux-là mêmes qui se massent place Saint-Pierre exultent quand on leur annonce que les dernières élections législatives ont dégagé une majorité sans qu’on leur précise laquelle. Ils applaudissent à l’annonce de l’élection d’un pape (à laquelle ils ne participent pas d’ailleurs) parce qu’ils espèrent que le Vatican et son chef implacable applique un programme. Le pape est mort, vive le pape.
Alors, le discours de Ratisbonne. Tout en finesse, Benoit XVI se lâche dans la guerre de religions parce que les musulmans-c’est-rien-que-des-sauvages-assoiffés-de-sang. Devant le tollé, les théologiens ont l’explication, celle qui dissipe tout soupçon : le pape ne faisait que citer des propos vieux de plusieurs siècles ; ça ne reflète ni sa pensée, ni le credo qu’il veut faire entrer dans la tête de ses ouailles. Donc, par voie de conséquence, on peut très bien, à la radio ou à la télé, venir déblatérer, par exemple, les propos les plus significatifs de Mein Kampf et dire, ensuite : « C’est pas moi, c’est Hitler ». Que nos hommes politiques n’y ont-ils pensé plus tôt pour pouvoir avancer des opinions qui feraient scandale ?
La messe en latin, de son côté, ne relève absolument pas d’un choix liturgique, mais bien d’un choix politique. La langue, c’est le pouvoir. Quand un français achète une baguette de pain, élève ses enfants et lit un programme électoral, il le fait toujours dans la même langue. Si, à l’église, on lui en parle une autre, c’est donc qu’on change de registre et que la langue avec laquelle il s’adresse à Dieu ne peut pas être la même que celle avec laquelle il vit tous les jours. De plus, le latin n’est pas une langue vivante, et donc encore moins une langue courante ou maternelle. Autrement dit, pour s’adresser à Dieu, le croyant doit faire un effort qu’il ne fait pas quand il écrit à son député. C’est bien que Dieu est au-dessus, qu’il est plus important, qu’il demande une plus grande attention. Autrement dit, le pouvoir spirituel prime sur le temporel ; quitte à choisir : Dieu avant les hommes.
Sur le préservatif, Benoit XVI a été bien secouru en France par Christine Boutin qui n’a pas hésité, pour défendre le souverain poncif de l’abstinence et de la fidélité, à expliquer que le préservatif, mazette !, que c’est embêtant à mettre et pas très rigolo qui plus est. Le pape venait de déclarer que le préservatif n’était pas une solution convaincante et unique à la prolifération du SIDA, façon euphémistique et détournée de condamner son usage. Il est vrai que les ecclésiastiques sont sacrément bien placés pour parler des relations conjugales et sexuelles. Marine Le Pen a défendu elle aussi le Saint Père à l’imbécillité majuscule en expliquant que l’Eglise exprimait l’idéal de l’abstinence et de la fidélité. Premièrement, rien ne sert d’être fidèle si on pratique l’abstinence, et inversement. Deuxièmement, on peut tout à fait être fidèle, partager sa vie avec une seule et même personne pour le pire et le meilleur jusqu’à ce que la mort nous sépare et pour autant vivre avec quelqu’un séropositif. Oui, les gens qui ont le SIDA ont une vie sociale, rencontrent d’autres gens, et forment des couples. Il est vrai que le Front National a quelques difficultés à se familiariser avec cette idée, puisque le parti désirait il y a quelques années établir un apartheid anti-« sidaïques », comme disait alors Jean-Marie Le Pen, en faisant inscrire sur les cartes d’identité si l’on était séropositif ou séronégatif. C’est cette même vision qui motive la réaction de Marine Le Pen qui fait comme s’il n’existait pas de couples composés d’une personne séropositive et d’une personne séronégative. Et Christine Boutin se met le doigt dans l’œil, car son argument va justement contre sa morale de merde. Parce que, admettons, le préservatif, c’est casse-pied : on est dans le feu de l’action, ça va y aller comme sur des roulettes, l’excitation est à son comble, et… Stop ! Faut mettre le préservatif. Ah bah non, ça casse tout, ça fait retomber le charme. C’est donc bien que penser à utiliser un préservatif, à faire cet « effort » est un acte on ne peut plus responsable. Cela dénote un réel souci de son prochain. Le préservatif, finalement, c’est très chrétien.
Avant cela, l’Eglise, qui ferait mieux de s’occuper de ses fesses et non de celles des autres, y est allée de son couplet humaniste en excommuniant la mère d’une petite fille de neuf ans qui avait dû avorter après avoir été mise enceinte par un violeur. Au niveau de l’expérience psychologique et de la construction de l’enfant, on pète un score difficilement égalable. La mère a été excommuniée puisque c’est elle qui a engagé la coupable opération d’avortement. Le violeur n’a pas eu à subir les foudres divines dont, a priori, il se fout. D’une part, on comprend mieux pourquoi l’Eglise ne moufte jamais quand un curé est coupable d’attouchements sexuels. Si le viol ne vous attire même pas le regard oblique du Grand Manitou, on ne va pas s’emballer pour quelques gestes déplacés. D’autre part, le Vatican a visiblement quelques soucis avec des notions basiques de médecine et fait peu de cas de la vie humaine. On a peine à croire qu’une enfant de neuf ans allait connaître une grossesse normale, sans accroc, suivie d’un accouchement tout en douceur duquel naîtrait un enfant en pleine possession de ses moyens. La mère de la pauvre petite a logiquement préféré ne pas ajouter des difficultés dans la croissance, la morphologie et la physiologie de sa fille au traumatisme psychique qu’elle vivait. L’Eglise, quant à elle, préfère qu’on bousille un corps et une vie pour un fœtus très hypothétiquement futur bébé.
Et la question antisémite. Parce que pendant que l’Eglise excommunie les mères des enfants qui se font violer, elle réintègre des types qui rêvent de voir les Juifs brûler. Pas de doute, l’œcuménisme du Vatican n’est plus à démontrer. Les négationnistes sont une espèce curieuse. Le négationniste, sauf cas unique destiné à la science, est antisémite. Bien souvent, au surplus, il est d’extrême droite et ne reste pas insensible à la chaude et mélodique voix des discours d’Adolf Hitler. Donc, cet être qui déteste les Juifs adhère à la doctrine nazie développée en partie dans Mein Kampf sur leur extermination. Et le négationniste ne craint pas, alors, de faire passer Hitler pour un gros nul : cet homme, qui promettait l’éradication des Juifs de la surface de la terre, qui a régné pendant douze ans sur l’Allemagne et qui a dominé l’Europe, n’a pas été foutu de mettre en œuvre son idée centrale. Le négationniste est un cas pathologique qui voue un culte à un homme tout en nous expliquant que cet homme était incompétent.
Les théologiens et ecclésiastiques appelés à nous expliquer le choix de Benoit XVI de réintégrer l’évêque Williamson ont quasiment tous expliqué qu’il s’agissait pour le Vatican de réunir tous les catholiques sous une même bannière. C’est donc bien la preuve que l’antisémitisme ne pose absolument aucun problème à la doctrine de l’Eglise, que c’est une question annexe, et même une question qu’on accepte puisqu’on autorise ceux qui la développent à participer à l’édifice commun.
Pendant ce temps-là, le Front National, parti de beaufs bedonnants et vociférateurs, s’avachit dans sa connerie comme on s’avachit devant la télé, et ouvre une bière : celle de Jaurès. Pour les élections européennes, le FN nous sort une affiche sur laquelle on peut voir un portrait de Jean Jaurès et une de ses citations (« A celui qui n’a plus rien, la patrie est son seul bien ») accompagné du slogan : « Jaurès aurait voté Front National ». Le FN ne comprend rien à Jaurès, ou plutôt le comprend très bien mais le déforme1 : Jaurès était internationaliste et, comme Hugo disait « Tous les hommes sont l’homme », disait : « La patrie d’un homme est la patrie de tous les hommes », plus on s’approche de la patrie, plus on s’approche de l’internationalisme, et plus on s’approche de l’internationalisme, plus on s’approche de la patrie. La patrie est ce qui reste à celui qui n’a plus rien, c’est-à-dire qu’il lui reste l’humanité avec laquelle s’unir. La patrie avait également chez Jaurès (on est fin 19e, début 20e) le sens de République, par opposition aux braillards nationalistes. Le raisonnement est simple à comprendre et n’est pas le moins du monde chauvin ou patriotard. Mais, enfin, admettons, entrons dans l’idée du FN et acceptons cette uchronie complète, cet anachronisme grandguignolesque. Jouons le jeu du FN : Jaurès aurait voté Front National ; sauf que le Front National aurait fait fusiller Jaurès.
1 De même que les nazis ont déformé le « Deutschland über alles » de l’hymne allemand, par un tour de passe-passe syntaxique. La phrase ayant pour sens, dans le contexte de la chanson : « L’Allemagne avant tout » (c’est-à-dire que tous les Allemands doivent s’unir pour construire le pays ; le texte date de 1841 quand l’Allemagne n’était pas unifiée) est devenue avec les nazis « L’Allemagne est supérieure à tout le reste ».