Je me demande si après avoir eu la gauche caviar, on n’est pas en train d’avoir la gauche traquenard. Donc, comme disait Jean-Louis Debré, nous avons en France la droite la plus bête du monde. Peu s’en faudrait que nous eussions aussi la gauche la plus grotesque de la planète. Ce serait le cas si, évidemment, ceux qui se tirent dans les pattes en ce moment, étaient les mêmes. Or, justement, s’ils s’écharpent, c’est bien qu’ils sont dissemblables. Et ce n’est pas du tout une question de hiérarchie, de génération ou d’appareil comme veulent nous le faire croire Ségolène Royal et ses « supporters ». C’est l’argument commode, légèrement déloyal, et vilement mesquin (ou l’inverse), du : « Ils nous barrent la route parce que nous représentons la jeunesse, nous représentons le changement, et que, eux, bien assis qu’ils sont, ils ne veulent pas lâcher leur poste ». La bonne blague1.
Ou Ségolène Royal ne comprend pas ce qui se passe, ou elle est plus machiavélique qu’on peut le soupçonner, ou elle a une idée bien à elle derrière la tête qu’on ne discerne pas vraiment. Car, de toute évidence, ceux qui la « soutiennent », Manuel Valls en tête, se moquent bien de représenter le socialisme, ou plus simplement la gauche, en France. Ce qu’ils visent, en essayant de mettre Ségolène Royal à la tête du parti, ce n’est pas représenter tout un ensemble d’idées et de valeurs, c’est bien, justement, mettre la main sur un appareil qui leur permettra de diffuser plus facilement les leurs. Ils dénoncent ceux qui prétendument s’accrochent à l’appareil, justement parce qu’eux-mêmes lorgnent dessus.
Qu’on se résume. Ségolène Royal, depuis le début de sa folle ascension2, a expliqué à plusieurs reprises qu’elle comptait sur le soutien indéfectible des militants d’une part, et de la base d’autre part, de tout ce peuple qui souffre, qui veut le changement, la jeunesse et tout le baratin habituel. Partant de là, on se demande bien pour quelles raisons elle tient tant à diriger un parti. Ensuite, elle nous a dit, un brin provocatrice et rebelle3 : « Je n’ai pas besoin du parti, je peux réussir sans tout ça ». Ca devient incompréhensible. Troisième temps : Ségolène Royal a expliqué qu’elle ne faisait pas d’une candidature au poste de premier secrétaire du PS un préalable à sa candidature aux présidentielles de 2012. Alors, qu’est-ce qu’elle veut bien pouvoir en faire de ce parti ?
Et puis il y a Manuel Valls, le socialiste du dimanche, qui approuve les mesures sécuritaires du Nicolas Sarkozy Ministre de l’Intérieur, qui dénonce « l’assistanat », qui est favorable à l’allongement de la durée de cotisation pour la retraite, et qui, par-dessus le marché, explique tout tranquillement que le Parti Socialiste doit impérativement changer de nom et abandonner le mot « socialisme »4. Alors, question : qu’est-ce qu’il veut en faire, lui aussi, du PS, si ce n’est le zigouiller bien comme il faut ?
Il y a eu, dans l’histoire de la gauche française, des tensions et des crises. Mais à d’autres époques, on était moins poltrons et moins vicieux. Au Congrès de Tours, en 1920, socialistes et communistes s’opposent ; les socialistes sont minoritaires, ils partent et fondent leur parti. Fin de citation5. En 2008, les ancêtres, les vieux, les éléphants, les apparatchiks, les vieilles carnes squattent, s’incrustent. Les jeunes incarnent le changement, le dynamisme, la beauté du style et de l’esprit, l’éloquence, la grandeur d’âme, le prestige… mais ils ne s’en vont pas.
Quelqu’un comme Manuel Valls critique ouvertement le parti auquel il appartient, va même jusqu’à dire qu’il doit changer de nom, mais il ne le quitte pas. Ah ça non, certainement pas. Parce que pour être élu député, « PS » sur les affiches, c’est tout de même plus pratique que « Nouvelle Gauche », ou « Plus à droite avec la gauche », ou « Moi aussi, je peux casser du chômeur ». Ah ça, il ne l’aime pas son parti, Manuel. Mais putain, qu’est-ce qu’il s’en sert pour se faire entendre. Il ne l’aime pas l’appareil, mais qu’est-ce qu’il apprécie les fonds qu’il récolte et la fédération de sa circonscription pour imprimer ses tracts et ses affiches de campagne. Il vote la réforme des institutions mais dit bien que c’est le parti qui lui a imposé ce choix. Il nous vend du jeunisme, du dynamisme et de la liberté, mais il se conduit comme un stalinien. Parce qu’attention, faudrait surtout pas qu’il se fasse exclure du parti. Qu’est-ce qu’il ferait tout seul, après ?
On dit que la gauche est moribonde parce qu’elle n’a pas d’idées. Elle est surtout moribonde parce qu’elle est rongée de l’intérieur par une bande qui veut l’emballage mais pas ce qu’il y a dans la boîte. Comme si les Aubry, Delanoë, Jospin et Hollande étaient des imbéciles et qu’ils ne les avaient pas vu venir, Royal et son gang, avec leurs gros sabots, leurs idées poisseuses et leur populisme à la manque. Le plus beau (comprenez : le plus ridicule), c’est qu’ils crient à la fraude, au scrutin truqué, mais qu’apparemment, ça ne les gêne pas de vouloir diriger ce parti. Alors, admettons qu’il y ait bien eu fraude, que croient-ils ? que les fédérations vont subitement (re)devenir honnêtes sous l’enchantement de Sœur Ségolène ? S’ils étaient vraiment si solides que ça, s’ils assumaient leurs idées, s’ils n’en voulaient vraiment plus de l’appareil du parti, ils créeraient leur mouvement – jeune et réformateur – sans craindre les moqueries. Mais pour cela, il faudrait qu’ils aient des militants derrière eux. Pour cela, il faudrait qu’ils admettent qu’à la dernière présidentielle, c’était parce que, sur les affiches, il y avait écrit « PS » en-dessous de Ségolène Royal qu’on avait voté pour elle.
Ils sont même allés jusqu’à réinventer la démocratie : 42 voix d’écart ? On revote ! Qu’est-ce que vous voulez ? faut bien s’arranger avec la loi majoritaire quand elle nous est défavorable. Comme ça ne convainquait personne, ils ont parlé de fraudes, de tricheries organisées. Et notre bon Manuel, sur France Info, le lendemain du vote, annonce bille en tête que le scrutin a été truqué. Le journaliste lui demande où et quelles preuves il peut fournir. Réponse : « Ecoutez, je préfère ne pas entrer dans la polémique ». Ben voyons. Il y a eu ensuite la menace d’une manifestation devant le siège du PS. En bref, ils perdent une élection et tentent d’influer sur le résultat final par un mouvement de masse, une démonstration de force. Mauvais perdants et putschistes. Finalement, Jospin n’était pas loin du compte en les comparant aux néo-socialistes.
Hier (mardi) après l’annonce définitive du résultat (à savoir qu’Aubry avait remporté le scrutin avec une plus large avance que lors du premier décompte… Savoureux…), Ségolène Royal s’est empressée de dire qu’elle entendait réformer le PS de l’intérieur. Bluffer alors qu’on n’a pas de jeu, et refuser ensuite de payer. Le pot-aux-roses…
1 D’autant plus que, sur un plan purement comptable, Ségolène Royal n’a jamais que trois ans de moins que Martine Aubry et Bertrand Delanoë, et qu’elle a un an de plus que François Hollande.
2 Euh, sa folle ascension, c’est 25 % au premier tour d’une présidentielle, avec un taux de participation de 84 %, un effet « on évite le 21 avril 2002 », et après cinq ans d’une droite calamiteuse. Effectivement, c’est fou…
3 Le côté rebelle, c’était de dire, par exemple, après l’élection de Nicolas Sarkozy, histoire de montrer qu’on est en phase avec la base : « Ah bah, moi, les 35 heures, j’y croyais pas, c’est le parti qui m’a imposé ça ». Le parti…
4 Et dernier fait d’arme grandguignolesque : il vote contre la réforme des institutions, mais explique ensuite qu’il était pour, et critique l’ « anti-sarkozysme pavlovien » du Parti Socialiste. Le parti…
5 La CGT fait de même en 1921 : la CGT suit les socialistes, la CGTU se crée pour suivre les communistes. Réunification lors du Congrès de Toulouse (5 mars 1936).
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