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Archive de 25 octobre 2008

Les aveugles entendent mieux que les sourds

Posté par marrickevin le Samedi, 25 octobre, 2008

Rien ne fait dire plus d’âneries que le patriotisme et le nationalisme. Parce qu’on ne parle plus en son nom, mais au nom d’une abstraction, d’un quelque chose qu’on n’a pas vraiment conceptualisé, mais qu’on idéalise. Quelque chose qu’on a créé pour justifier le renoncement, pour éliminer toute forme de questionnement, de remise en cause. Un quelque chose si puissant, si évident, qui a tellement de force, qui s’impose tellement à nous et à notre bon sens, qu’on ne peut aller contre. Bergson n’était pas un imbécile ; mais la guerre déclarée en 1914, il se lance dans un discours expliquant qu’il s’agit de la lutte de « la civilisation contre la barbarie » et dénigre la philosophie et l’école historique allemandes qu’il admirait pourtant jusqu’ici. Il aimait cette philosophie mais voilà que la France, l’abstraction France, parle pour lui. Bergson se fout alors que la guerre soit « juste » ou « légitime », il se fout de qui attaque et de qui est attaqué, de qui est responsable. Il devient prisonnier d’un sentiment ridicule, plaçant de l’immuable et de l’éternel dans ce qui est le fruit d’une longue histoire et d’une succession de changements. La France, comme si elle n’était qu’une, comme si elle n’avait jamais été que comme elle est, comme si son nom seul garantissait qu’elle était la somme de toutes les vertus. Le patriotisme crée un poids social de toutes pièces qui s’impose aux êtres. Ose-t-on dire que l’on n’est pas patriote, qu’on « s’en fout de la France », comme le chantait Maxime Le Forestier, sans craindre de se faire traiter de salaud ? parce que tout le monde conclut que si on dit qu’on n’est pas amoureux, c’est qu’on hait. Qu’ont-ils trouvé de mieux, les Républicains, aux Etats-Unis, pour taper sur Barack Obama ? Pas patriote. C’est cette bande de minables qui veut diriger le pays ? « Ah ah, on envoie vos fistons se faire dessouder en Irak pour la grandeur de la patrie, et lui, il est contre, c’est bien la preuve ! » La preuve de quoi ? Qu’il est plus libre que les autres ?

Toutefois, une autre chose fait dire des âneries monumentales. Il s’agit de la bonne grosse connerie. Et on y arrive. Des centaines de gars sifflent La Marseillaise avant le match France – Tunisie par provocation, histoire de se faire remarquer. Scandale ! On siffle l’hymne. Outrage ! Comme si c’était nouveau, comme si ça n’arrivait pas d’habitude. Bernard Laporte y va de son commentaire. Il préconise de jouer les matchs en province, ou carrément de ne plus jouer contre des équipes du Maghreb. En province, afin de jouer devant (et cette partie de sa réaction n’a pas été relevée), afin de jouer devant un « public sain ». Mais, diable, pourquoi sifflent-ils un pays qui les aime tant ? Fadela Amara en rajoute une couche en préconisant « un gros coup d’estoc ». Mais, diable, pourquoi sifflent-ils ? Puis elle ajoute : « Pas de pitié avec ces gens-là ». Il faut bien ça. Les microbes pour l’un, le vocabulaire guerrier pour l’autre. Les voilà les grandes valeurs que défend la France en ne permettant pas qu’on siffle son hymne

C’est un beau pays que la France. Une belle Nation. Une belle République. Un beau truc dans lequel on peut être fier de son hymne d’émancipation et de liberté qui n’autorise pas qu’on le siffle, qui n’autorise pas qu’on brandisse une pancarte marquée des mots « Casse-toi pauvre con » sur le passage du Président, et qui autorise à peine, du bout des lèvres, qu’on critique les religions. C’est une belle province dont les gardiens de l’hymne officiel sont là pour nous rappeler que l’outrage à la Nation, le crime de lèse-Président et le blasphème siéent mal à la splendeur et à la grandeur de la peuplade qui l’occupe.

Le rôle et la place du citoyen ne s’arrêtent pas au bureau de vote et un de ses droits les plus importants est de pouvoir manifester son mécontentement et son désaccord. On insulte la France en sifflant l’hymne ? Alors que n’interdit-on pas les manifestations ? N’insulte-t-on pas le suffrage universel, l’expression sacrée de la nation souveraine ? Le citoyen qui siffle un hymne ne représente jamais que lui-même. On nous dit que l’hymne, que le drapeau sont des symboles de la France, qu’ils représentent le pays. Alors, justement, il est bien normal qu’on puisse les critiquer. Il est tout de même naturel que, vivant dans un pays, étant citoyen de ce pays, on puisse dire que ce qui nous représente partout, ce qui nous symbolise ne nous plaît pas. D’autant que dans le cas présent, ce ne sont que des sifflets. Il n’y a pas eu d’insurrection, pas de violences, ni d’appels à la violence. La démocratie et la république qu’on nous vend à longueur de discours et qu’on invoque au moindre problème ont justement cela de grand qu’elles laissent s’exprimer la contradiction et l’opposition, qu’on peut ne pas être d’accord avec et le dire. On aurait le droit de critiquer la représentation nationale, on aurait le droit de critiquer la forme même du régime (on peut être royaliste et demander une restauration ; on peut être bonapartiste ; etc.), mais on n’aurait pas le droit de critiquer les symboles du pays ? D’autant que, selon du côté où l’on se place, il y aurait de quoi. Le 14 juillet, par exemple, n’est jamais qu’une fête monarchique : on fête le 14 juillet 1790, quand Louis XVI « présidait » à la Fête de la Fédération. Alors ils repasseront avec leur République.

Ce qu’on eût aimé, c’est que le gouvernement et le président politisassent les sifflets, au sens premier du terme, et non les fliquassent en promettant d’arrêter les matchs. On est vraiment dans la gaminerie la plus complète : face à un mécontentement, on dit : « Ne le faites plus, sinon, on vous prive de match, et na ! ». Mais en quoi cela met-il fin au mécontentement ? En quoi cela répond-il au problème que soulèvent ceux qui sifflent. Bernard Laporte a été le plus ridicule en demandant soit qu’on joue en province (on s’éloigne du problème), soit qu’on ne joue plus contre des équipes du Maghreb (on cache le problème). Personne, à aucun moment, n’a posé la seule question qui vaille : mais pourquoi sifflent-ils ? Jacques Chirac, en son temps, avait déjà eu une réaction inepte en quittant la tribune. Lui, le Président, le garant des institutions, la plus haute autorité, quand ce qu’il est censé représenter est malmené, il s’en va. Pour le coup, au niveau du symbole, on pète un score. La situation est pourtant d’une simplicité confondante. Il suffit d’écouter les siffleurs, de leur demander d’exprimer clairement leur point de vue. De deux choses l’une : soit ils n’ont rien à dire, ce sont des imbéciles qui sifflent pour s’amuser, pour foutre le bordel, pour se faire remarquer (pour le coup, c’est réussi et ils se fendent la gueule qu’on leur donne autant d’importance) et le problème est réglé. Ce sont des crétins, ils sifflent parce qu’ils n’ont rien trouvé de mieux à faire et on ne va pas punir la bêtise. Soit ils ont quelque chose à dire, ils expriment un mécontentement (fondé ou non), ils ont un discours politique, ils ne se reconnaissent pas dans ce que défend La Marseillaise, ils ne se sentent pas appartenir au pays, ils se sentent rejetés par un pays qu’on leur dit d’aimer plus que tout, auquel cas c’est le plus grand devoir du politique de les écouter, de s’interroger sur la situation, sur son action personnelle et collective et sur la réponse à apporter. Dans tous les cas, tout le monde est gagnant : on dédramatise ou on prend la mesure d’un problème.

La vérité, c’est qu’en faisant de ces sifflets une crise nationale, en mettant ça sur le terrain du patriotisme, le gouvernement cache sa propre médiocrité. Il n’entend pas regarder ni écouter ceux qui souffrent, qui vivent dans des trous à rats, dans des banlieues pourries, quotidiennement catalogués par les media et les politiques comme des dealers, de violeurs, des délinquants, des sauvages, des fainéants, des profiteurs, qui sont la cible privilégiée des contrôles de police (ce qui incite à se sentir chez soi) et qui ont une telle confiance dans l’Etat qu’ils s’en prennent aux pompiers et aux écoles dans leurs accès de violence, une telle confiance en la police qu’ils préfèrent se jeter dans un transformateur que de montrer leurs papiers alors qu’ils n’ont rien à se reprocher. Ni tout blancs, ni tout noirs, mais dans une situation qui va finir par péter à la gueule de tout le monde si on continue à faire appel au patriotisme des vieux cons cocardiers quand La Marseillaise est sifflée, au lieu de regarder les choses en face. Si La Marseillaise a été sifflée, ce n’est pas parce qu’elle est La Marseillaise, c’est parce qu’elle représente un Etat en lequel une bonne partie de la jeunesse française n’a pas confiance et qu’elle finira par ne plus respecter du tout si on continue à lui dire qu’elle n’est pas « saine » et qu’on menace de la mettre en taule du moment qu’elle manifeste un peu de mécontentement. Quant aux politiques, ils préfèrent défendre des abstractions au lieu de défendre des populations qu’ils appellent à voter pour eux ; et bien qu’étant en grande partie responsables de la situation actuelle, ils n’ont même pas la décence d’avoir honte.


Le patriotisme n’est jamais qu’une religion, avec ses prophètes, ses héros, ses légendes et sa mystique. Et comme toute religion, il a ses courants de pensée, ses récits et ses apocryphes. Par exemple, les patriotes français n’ont pas tous la même vision de Jeanne d’Arc, de la bataille de Valmy, de celle de Verdun, ou de l’appel du 18 juin. Comme toute religion, la patriotisme évacue le doute, le questionnement et le jugement personnel. Grâce à Dieu, je ne me demande pas si l’évolution est un fait car je sais, en lisant la Bible, que Darwin se trompe. Grâce au Marché, je sais que l’Etat ne doit pas intervenir dans l’économie. Et grâce à la Nation, je sais que je dois supporter les sportifs français.

Sarah Palin y est même allée de sa petite accusation qui ne mange pas de pain : « Barack Obama fraie avec les terroristes ». Quels terroristes ? Mystère. Tous ? C’est vrai que ça fait du monde. Quant à Colin Powell, il est du dernier risible à se rallier à Obama. Et Obama un peu décevant sur le coup. On aurait aimé qu’il dît : « Quoi quoi ? Colin Powell ? L’imbécile qui nous a ridiculisés et qui a pris l’ONU pour un con en faisant croire qu’il avait des preuves des armes bactériologiques de Saddam Hussein alors qu’il n’agitait qu’un tube d’aspirine ? Le type qui a contribué à nous lancer dans un guerre qui n’avait pas lieu d’être, qui fait des milliers de morts et dont on n’arrive pas à se sortir ? J’en veux pas d’un tocard pareil ». Là, ça aurait eu de la gueule.

Il serait bon qu’on nous dise où commence l’outrage et où finit le respect. En général, je profite des hymnes pour finir la vaisselle ou aller aux toilettes.

Et on ne parlera pas du communiqué du Ministère de la Jeunesse, du Dopage et des Sports qui, bien entendu, précise qu’on est « choqué », mais qui a le défaut ballot d’être daté de la veille du match. Le chargé de com’ n’a pas eu l’idée de changer la date quand on lui a fait rédiger le truc en prévision de la réaction feinte qu’on aurait au moment voulu.

J’ai vu à deux reprises, seulement, un blanc contrôlé par la police à Lyon durant les cinq dernières années. J’étais bien placé, c’était moi. La seconde fois, il y a quelques semaines, j’ai précisé aux policiers que dorénavant je m’habillerai en costume cravate. Ils m’ont demandé pourquoi. Je leur ai répondu qu’ils ne contrôlaient jamais les gens habillés comme ça. Ils n’ont pas trop apprécié. Au vrai, les contrôles de police répondent à de fortes discriminations fondées sur le physique et les vêtements, ce qui est douteux.

Parlant avec éloge des vieux cons cocardiers, Christophe Barbier, sur LCI, nous a bien rappelé, après avoir expliqué qu’il fallait frapper fort en punissant les siffleurs, que la Nation et le patriotisme n’était une valeur de droite puisque ce sont les électeurs communistes (c’est-à-dire personne) qui se sont dits les plus outrés par les sifflets. Argument stupide car les gros néo-nazis d’extrême droite ont du l’être aussi pas mal. Non pas que des gens intelligents ne puissent partager une bonne valeur avec des imbéciles, mais on a du mal à croire qu’un communiste attaché à la Nation soit quelqu’un d’intelligent ; c’est tout du moins quelqu’un qui ne sait pas lire.

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