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Archive de 12 octobre 2008

Faire travailler plus pour gagner plus

Posté par marrickevin le Dimanche, 12 octobre, 2008

L’économie, finalement, c’est simple. On ennuie une partie des lycéens avec ça, alors que ce n’est pas sorcier. Une partie seulement car les sciences économiques et sociales sont optionnelles au lycée. Une des aberrations du système éducatif français1. Donc, l’économie, c’est très simple : vous réussissez à convaincre les autres que leur argent sera nettement plus en sécurité chez vous que sous leur matelas. De toute façon, ils n’ont pas choix, parce que s’ils veulent palper le fruit de leur dur labeur à la fin du mois, ils doivent avoir un compte ouvert chez vous. Eux, après réflexion, ils se disent que ce n’est pas forcément une mauvaise idée, car on ne sait jamais ce qui peut arriver, et puis ce n’est pas prudent de garder tout ça chez soi. Ensuite, avec cet argent, vous vous fendez la gueule. Vous placez, vous achetez, vous investissez. Dans tous les cas, vous êtes gagnant. Si ça marche, ça marche, donc c’est réglé. Si ça ne marche pas, vous vous écriez : « Ah mais non ! » et là, l’Etat, grand seigneur, vous renfloue plein pot avec l’autre argent de ceux que vous avez plumés (celui qui n’est pas chez vous, mais chez l’Etat). Il se débrouillera après l’Etat. Il trouvera bien un François Fillon pour déclarer sans rire qu’il est « à la tête d’un Etat en faillite » alors qu’il n’est que Premier Ministre et que ce sont ses potes qui le gèrent depuis cinq ans l’Etat ; et un Eric Woerth pour faire la leçon à tout le monde en disant que chaque Français a une dette de tant de milliers d’euros et que chaque Français est un gros salaud qui ne pense pas à l’avenir de ses enfants. Faut dire que le Français est con : il dépense l’aumône qu’on veut bien lui faire à la fin de chaque mois pour payer sa bouffe, son loyer, ses fringues et les études du petit dernier, au lieu d’économiser pour rembourser la fameuse dette2. Simple comme bonjour l’économie : jouer avec l’argent des autres et se faire rembourser par ceux qu’on a ruinés.

Le système économique actuel est merveilleux car rien ne peut l’atteindre dans la mesure où ceux qui peuvent en souffrir sont les mêmes que ceux qui garantissent sa pérennité. C’est Germinal plein but : faudrait refaire les boiseries, mais si on prend le temps de les refaire, on extrait moins de minerai, donc on gagne moins. Sauf que si on ne refait pas les boiseries, on prend tout sur la tête, et de toutes façons, d’autres viendront après nous pour creuser à notre place. Donc on refait les boiseries. Pendant ce temps, le propriétaire de la mine se gave vu que vous êtes payés au rendement : d’accord, en refaisant les boiseries, vous sortez moins de charbon, donc il en vend moins, donc il gagne moins. Mais, d’une part, il vous paie moins puisque vous ne sortez pas de charbon. D’autre part, il ne perd rien puisque le charbon y est toujours, dans la mine, qu’on en a forcément besoin quelque part et qu’il y aura toujours quelqu’un pour l’acheter. Et comme il s’est bien engraissé sur votre dos, il peut attendre un petit peu que les boiseries soient refaites, il a bien du stock à vendre. Et puis, vous, vous avez bien un estomac à remplir (voire plusieurs), alors, tôt ou tard, vous finirez bien pour l’extraire le putain de charbon dont vous voyez la couleur mais pas l’argent. Et quand bien même vous protesteriez, quand bien même vous oseriez avoir l’outrecuidance de vous plaindre, de faire grève, quand bien même certains d’entre vous gueuleriez parce qu’au chômage, il reste la solution extérieure pour résoudre le problème. Dans Germinal, ce sont des Belges qu’on va chercher. Vous voulez faire grève ? Allez-y, mais on vous remplace par des Belges. Si bien qu’au lieu de cogner sur le responsable, vous finissez par cogner sur celui qui est dans la même panade que vous. Et vas-y que je t’en écris des Germinal et des Raisins de la colère.

Il ne marche pas le système économique dans lequel nous vivons. Tout le monde le sait. Tout le monde le constate chaque jour. Produit-il la fameuse croissance (laquelle est plus un dogme, une sorte de lubie et de croyance mystique qu’autre chose) ? Non. Anéantit-il la pauvreté, la faim dans le monde, la misère culturelle, le malheur ? Pas plus. Assure-t-il sa propre survie ? Encore moins. Le système fondé sur l’économie de marché, sur la bourse, sur le libéralisme et sur le capitalisme est une impasse qui l’a prouvé de lui-même à plusieurs reprises. A preuve : si l’on en écoute les grands défenseurs (d’Adam Smith à Raymond Barre3), qu’ils prônent le respect des cinq conditions de la « concurrence pure et parfaite », ou qu’ils s’appuient sur l’idée de « main invisible », rien ne doit venir troubler le fonctionnement de l’économie et du marché qui s’en sortent très bien tout seuls4. Or, c’est bien ce qui s’est passé : on a laissé les bourses s’amuser, on a laissé les traders échanger à qui mieux-mieux, on a laissé les banquiers faire toutes les opérations qu’ils voulaient. On n’a rien troublé. Et voilà que tout part en quenouille. Et que font-ils les apôtres du Dieu Marché ? Ils viennent pleurer auprès des Etats pour qu’on leur donne un coup de main (ou ils se ruent chez les psychologues, comme les boursicoteurs de la City de Londres qui envahissent les cabinets depuis deux semaines ; pauvres biquettes). Ceux-là mêmes qui demandaient aux Etats de leur foutre la paix car c’était le seul moyen de faire fonctionner le tout viennent maintenant dire : « On a merdé, c’est n’importe quoi, aidez-nous ou tout va s’écrouler ». Comme on ne peut pas vraiment faire autrement, on renfloue le tout, et c’est reparti comme en 29. Parce qu’il y a ça aussi : si c’était la première fois, on dirait : « Bon, on n’avait pas prévu le coup, on va faire gaffe maintenant ». Mais pas du tout en fait ; on va recommencer, comme après chaque krach. On va repartir dans le même délire suicidaire. Et si la crise devient vraiment sérieuse, on fera comme dans Germinal : on utilisera la solution extérieure. Sauf que cette fois, les Belges seront joués par les Chinois.

On a beau jeu de se foutre de la gueule des Américains, sous prétexte qu’ils vivent dans un pays où les crédits remboursent les crédits qui remboursent les hypothèques qui remboursent les emprunts qui remboursent les prêts, qu’on se retrouve avec un nombre de pauvres hallucinant et des rues vides parce que les habitants ont dû quitter leur maison car ne pouvant plus payer. C’est vrai, quels cons. N’empêche. Qu’est-ce qu’on a en France depuis quelques années ? Devant les problèmes de « pouvoir d’achat », il y a eu deux réponses. D’une part le fameux « Travailler plus » qui est une esbroufe monumentale, qui n’a pas de sens économiquement parlant, et qui est contredit par l’exemple américain, justement, dans lequel certaines personnes cumulent deux voire trois emplois sans pour autant rouler sur l’or. En prônant le « Travailler plus », Sarkozy dévalorise la « valeur travail » puisqu’il reconnaît de fait qu’une personne travaillant convenablement et à plein temps ne peut pas gagner assez sans faire des heures supplémentaires. D’autre part, il y a le tout crédit. Le permis de conduire est trop cher ? Crédit. Les ordinateurs sont trop chers ? Crédit. Le permis de conduire et l’ordinateur à un euro sont l’exemple type du plumage de pauvres. Vous n’avez de quoi payer ? Bien, alors voilà, vous contractez un crédit à un taux impossible et vous remboursez en payant un euro par jour jusqu’à la somme totale et les intérêts. Au final, vous êtes plus pauvres qu’avant, l’Etat n’a pas moufté pour vous et les banques empochent. Plus c’est gros, plus ça passe. Où voit-on un gouvernement qui s’occupe d’enrichir les banques sans chercher à en tirer le moindre avantage ? Où voit-on des mesures qui ne profitent à personne si ce n’est à ceux qui ne risquent rien ? Parce que si le crédit représentait un moindre risque pour les banques, elles auraient arrêté depuis longtemps. Sans compter qu’elles s’enrichissent en prêtant l’argent des autres. On devrait réclamer notre part, notre pourcentage d’intérêt sur chaque crédit et prêt accordés par les banques. Elles risquent notre argent, si ça marche, elles ramassent le tout, et si ça rate, c’est l’Etat (donc nous) qui renfloue. Encore mieux, Sarkozy et ses sbires n’étant plus à une provocation près : hausse des loyers ? pas assez de logement social ? Pas grave, on va faciliter l’accès à la propriété, par le crédit bien sûr. Travaille plus, contracte un crédit, fais tout ce qui peut réduire un peu plus ta liberté. Avec cette marotte de l’accession à la propriété, ce sont les banques qu’on caresse dans le bon sens et auxquelles on donne un blanc seing pour siphonner l’épargne.

Les banques ont trouvé autre chose, parce que le crédit immobilier, ça n’est plus tendance5. On va désormais passer au crédit alimentaire. A des taux incroyables (le taux d’usure maximum autorisé est compris entre 20 et 21 %, alors il y a de quoi faire), on pourra acheter tomates et pâtes à crédit. Jusqu’à ne plus pouvoir payer. Mais heureusement, grâce au mécanisme de faillite personnelle, la collectivité viendra éponger tout ça et rembourser la banque. Encourager l’endettement a ce sublime avantage de maintenir l’endetté dans la dépendance. Il ne va pas déménager, il ne va pas trop faire grève et encore moins dire merde à son patron (de toute façon, vu le taux de chômage, il n’a pas trop intérêt). Les banques s’enrichissent et remercient l’Etat. Vive la crise !

Pour couronner le tout, Bernard Acoyer sort de son chapeau une grande idée : un emprunt d’Etat assorti d’une amnistie fiscale pour ceux qui ont quitté le pays pour ne pas payer d’impôts. Vous avez planqué votre argent en Suisse, les autres ont payé très justement leurs impôts tandis que vous comptiez vos sous, revenez avec le tout, donnez-le à l’Etat qui vous le remboursera avec intérêts et ne vous réclamera pas les impôts passés. Bingo ! On y est. Ce n’est pas le petit contribuable, bien inquiété par la crise, qui va souscrire à l’emprunt d’Etat (si tant est qu’il puisse le faire), donc il n’y gagnera rien. Alors que ceux déjà bien engraissés pourront s’engraisser un peu plus au frais de la princesse. D’une part, vous n’avez pas payé vos impôts ; d’autre part, votre argent ne sert pas à renflouer les banques qui ont volé ceux qui ont payé les leurs ; enfin vous vous transformez vous-même en banque en prêtant à l’Etat qui vous remboursera avec intérêts, en partie sur les impôts des autres. A se demander pour qui roule le gouvernement. Revient alors en mémoire la réflexion que faisait Julien Benda dans La Revue Blanche à propos de l’amnistie votée en faveur des généraux pendant l’affaire Dreyfus : Depuis des années, on nous répète qu’ils sont insoupçonnables ; et maintenant, on s’empresse de les amnistier d’avance.


1 Préparez-vous à en constater d’autres. Darcos, le nullard grenouille de bénitier à la tête du ministère le plus important du pays (puisque tout le monde passe entre ses mains), ne va pas tarder à nous sortir une énième réforme. Au programme : les mathématiques et l’histoire-géographie en option à partir de la première. D’un côté, enseigner la Shoah à des gosses de 10 ans qui n’y comprennent rien et qui ont bien mieux à faire à un âge où il est important de s’amuser et de découvrir ; de l’autre, supprimer l’histoire-géographie pour ceux à peu près en âge de comprendre et de réfléchir dessus. Autre chose prévue dans la réforme en question : réduire le nombre d’heures de cours aux collège et lycée. Le fait est que pour réduire l’échec scolaire et les inégalités sociales, on n’a rien trouvé de mieux que des emplois du temps chargés. Parce que forcément, le temps que les élèves passent à travailler à l’école, ils ne le passent pas à rien foutre dehors, ce qui est nettement profitable aux catégories les plus défavorisées et dont le bagage culturel familial est le moins large.

2 Cela dit, il ne faut pas non plus absoudre le Français qui reste quand même une espèce capable de voter pour un type qui explique que la solution est de travailler plus alors qu’il y a deux millions et demi de chômeurs. C’est donc le « Travailler plus pour gagner plus » de Sarkozy. En termes normaux, après traduction, ça veut dire : « Entretuez-vous ».

3 Le grand économiste Raymond Barre, qui a prouvé ses compétences à maintes reprises lorsqu’il était (Premier) Ministre, a l’honneur, en tant qu’ancien maire de Lyon, d’avoir depuis le 18 septembre une belle esplanade à son nom à la Cité Internationale, laquelle a été inaugurée par les socialistes Gérard Collomb (maire de Lyon) et Jean-Jack Queyranne (Président de la région Rhône-Alpes). On remercie ces deux personnages de se soucier à un tel point de la vie associative de la capitale des Gaules et d’offrir enfin un lieu officiel de rassemblement aux antisémites lyonnais.

4 Les théories économiques capitalistes et/ou libérales ont un côté mystique, voire religieux, assez frappant (la religion de Dieu remplacée ou aidée par celle de l’argent). Les expressions de « main invisible » ou de « concurrence pure et parfaite » en témoignent. Tout comme ceux qui nous bassinent avec le marché : le marché se porte bien, le marché est inquiet, le marché craint une hausse des taux de crédit, etc. Pour peu, l’on croirait que le marché est vivant, que c’est un être qui existe. Et comme les libéraux nous disent que le marché est au-dessus de tout, qu’il ne faut pas y toucher, c’est donc qu’il est un être suprême. De même, les successifs dirigeants du CNPF et du MEDEF ne savent nous dire que : « Pour que l’entreprise aille bien… », « L’entreprise exige que… », « Il faut pour l’entreprise que… ». Depuis qu’on nous en parle, on aimerait bien la rencontrer l’entreprise, ça doit vraiment être une personne très importante. L’entreprise, ce n’est jamais que les types qui y bossent, et donc qui la font. Aux dernières nouvelles, ce sont les travailleurs qui font vivre les patrons, et non l’inverse.

5 Encore que, certains préconisent d’introduire en France le crédit hypothécaire qui vient justement de retourner l’économie américaine qui n’avait pas besoin de ça.

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