Je suis pas chauvin, comme le chantait Reggiani. Etre Français, ça me passe un peu au-dessus de la tête. Je n’ai rien demandé à personne, on m’a mis là sans me demander mon avis. Alors, l’ « accident » biologique que je suis fait comme il peut pour que ce soit le moins pénible possible. Bref, je subis, comme tout le monde, en me disant que les suivants, peut-être, eux, au moins, seront heureux, mais ce n’est pas gagné. Et puis, si ça tourne vraiment mal pour moi, je pourrais toujours faire un procès à mes parents en leur reprochant de m’avoir faire naître (ça s’est vu aux Etats-Unis). D’accord, je tire bien quelques avantages d’être Français, ne serait-ce que sur les plans social et matériel. Vous savez bien ce que c’est, le régime spécial des nationalités que personne ne veut réformer depuis des siècles. Qu’un type puisse partir à la retraite un an avant un autre, c’est un véritable scandale ; mais que la moitié de la planète crève de faim, de soif, de froid ou de chaud, de maladie(s), découpée à la machette ou explosée par des obus ou des bombes, qu’est-ce que vous voulez ? c’est la vie, et puis c’est tout. Attention, c’a aussi ses inconvénients d’être Français : Sarkozy1, la tour Eiffel, Laurent Gerra, Marc Lévy, Total, les gilets de la DDE. D’aucuns se gargarisent : c’est Français, Monsieur, donc ça vaut le coup, c’est pas de la camelote, et qui c’est-y qui sont les meilleurs si c’est pas nous et ceux à qui on a tout appris ou qui nous ont tout piqué, et toc. Français ou pas, peu importe. Ca ne m’empêche ni d’apprécier, ni d’avoir un avis. Par exemple, Laure Manaudou, j’aime bien. Bon, là, c’est raté, mais on ne gagne pas toujours. Manuela Montebrun aussi, très bien. Elle leur a refait le coup aux journalistes. Alors, Manuela, cinquième seulement du lancer du poids, pas terrible, hein ? Et comment si, répond-elle, finir cinquième aux JO, c’est pas donné à tout le monde, je prends et je suis bien contente. Elle avait fait la même réponse après sa huitième place aux championnats du monde d’athlétisme d’Osaka. Et le dernier Batman ? Très, très, très bien. Et la guerre russo-géorgienne ? A bien y regarder, je ne suis pas loin d’être du côté des Russes (et non, ce crétin de Saakachvli n’est pas le grand homme qu’on nous dit)2. Voilà, j’ai fait le tour, je crois.
Donc, les JO de Pékin. Dans les premiers jours, la France a vécu deux grands psychodrames. D’abord, Laure Manaudou passe au travers de ses compétitions. Pas le niveau. Pas envie de nager non plus. Vous vous rendez bien compte que c’est une honte cette Chine qui entraîne ses athlètes dès l’enfance pour en faire des bêtes à concours. Ah oui, mais non, parce que quand on fait la même chose en France, avec Manaudou (dont l’entraînement intensif a commencé à 14 ans), ce n’est pas pareil, parce que nous, on n’est pas des sauvages. Jusqu’au jour où « la petite fiancée de la France » (je n’invente rien, je répète) en a marre et qu’elle a envie de s’amuser. Et alors attention les yeux, l’idole devient la pestiférée de l’année, la honte nationale, le déchet sponsorisé. Ca tournait au deuil national. On a même cru à un moment que quelqu’un allait finir par le lâcher le : « Mais comment peut-elle nous faire ça ? ». Les commentateurs nous en préservent encore. Les supporters n’hésitent pas ; ils ont déjà bien rôdé le slogan pendant l’euro 2008. C’est comme ça : les gloires nationales nous appartiennent ; les hontes nationales appartiennent à l’histoire ou à l’oubli (ce qui est la même chose, si je m’en réfère à mes manuels), sans compter qu’on est largement capable de faire de hontes des gloires, et inversement3.
Second psychodrame : trois jours de compétitions et toujours de médaille d’or pour la délégation française. Nous avons eu droit, à la radio, à un splendide débat : pourquoi les Français ne gagnent-ils pas les finales et ne finissent-ils que deuxièmes ? Vous avez bien lu (et j’ai bien entendu) : que deuxièmes. Et ducon, pourquoi ton cerveau ne t’a permis de ne devenir que journaliste sportif. Et en avant, il fallait tout remettre à plat, repenser le système du sport français, engager de grandes réformes. Encore à la radio, on s’est offusqué, c’était la honte suprême : au classement des médailles, la France était même derrière l’Italie. Impensable, évidemment. Pas parce qu’il existe une rivalité entre les deux pays, mais bien (et c’est ce qui ressortait des propos de celui qui faisait cette constatation) parce que les Italiens, c’est bien connu, sont des raves. Et surtout parce que la France se doit d’être parmi les premières nations. On nous a donc refait le coup de l’euro de football. Si les Français ne gagnent pas, ce n’est parce qu’ils sont moins bons ou que les autres sont plus forts, c’est parce que le sport français est mal organisé ou qu’on n’a pas appris aux sportifs à résister à la pression. Aux championnats du monde de la vantardise, on ne raterait aucune médaille. Car, au contraire, quand ils gagnent, ce n’est pas bassement sportif mais bien l’aboutissement de tout un système de valeurs. Ca, c’est pareil, ils nous font le coup à chaque fois. Un cycliste sur piste remporte une médaille et le commentateur y va de son analyse : « Ce n’est pas seulement votre victoire, c’est la victoire de toute votre famille, des valeurs qu’elle défend ». L’excellence et la supériorité françaises permises par le respect de grandes valeurs morales (ici, la famille et le travail), alors qu’en fait, c’est juste un type qui pédale plus vite que les autres.
Mais il a existé une autre grande excuse pendant ces JO. Elle est chronique, on la garde dans la manche car il ne faut pas la sortir trop tôt, il faut lui conserver son petit effet. C’est l’excuse évidente, éculée, usée jusqu’à la corde mais qui fonctionne toujours, de l’arbitrage à sens unique. Ca réconforte le téléspectateur, ça lui donne une raison de gueuler, ça l’encourage dans sa fausse insolence contre l’injustice, ça lui donne l’impression d’avoir un avis sur la question, ça lui permet de ne pas être déçu. On était les plus forts (parce que quand ça gagne, c’est « on »), mais c’est à cause de ce salaud d’arbitre, comme d’habitude, il nous a volés. Tu te rends compte, Geneviève ? Non mais viens voir ça, quel scandale ! Ah, ça, je sais pas combien ils lui ont donné ces salauds d’Amerloques mais bon dieu ils n’ont pas de honte. Ca leur suffit pas de se doper à ces tricheurs. Pendant un match de handball féminin, l’équipe de France marque un but que l’arbitre refuse. Le commentateur s’enflamme. Mais, enfin, quoi, pourquoi il refuse le but ? Mais qu’est-ce que c’est que cet arbitre ? Quel scandale ! Je suis devant ma télé, je connais vaguement les règles, j’approuve la décision de l’arbitre. Et j’imagine le beauf’ devant son écran hurlant qu’on vole les Françaises, qu’il y a corruption. Six ou sept ralentis se succèdent qui ne calment pas le commentateur qui y va toujours plus fort. Au huitième, il s’arrête subitement, en pleine invective. Ballot : il s’aperçoit qu’on moment de son tir, la joueuse française avait le pied (et pas qu’un peu, le pied entier) dans la zone. Il va de soi qu’il s’est tu et n’a pas reconnu que l’arbitre avait raison mais son silence brusque le trahissait. Changement de sport, nous sommes au judo. Une Française affronte une Chinoise. Le combat n’a pas encore commencé, mais la commentatrice est certaine de son fait : « L’arbitre est japonaise, alors entre asiatiques, la Chinoise sera sûrement avantagée ». Mais quelle honte. Comment peut-on laisser quelqu’un dire ça et ne pas la virer sur le champ ? Quand un Italien arbitre un Français contre un Américain, on ne parle pas d’entente entre Européens. Mais c’est ici la bonne vieille idée teintée de racisme du « les asiatiques, ils se ressemblent tous, on les différencie pas, et ils bossent main dans la main contre nous ». Le péril jaune quoi (parce que pour ces béotiens, un asiatique, c’est un « jaune », surtout pas un israélien ou un palestinien, un indien ou un ouzbèke). Et puis sans ça, il est bien connu que les Chinois et les Japonais s’adorent, c’est une grande histoire d’amour entre ces deux nations.
Ah, la nation. Les JO, c’est la fête fraternelle, la trêve, l’entente splendide, paraît-il, d’après tous ceux qui veulent nous faire croire que Pierre de Coubertin était un philanthrope alors qu’il n’a ressuscité les Jeux antiques que pour permettre une compétition entre les nations, voir les Français écraser les Anglais, et les blancs écraser les autres. Donc, là où on nous vend du sport, du bel effort et de la compétition loyale (ce qui se passe réellement au niveau des sportifs), les organisateurs et les journalistes nous proposent en rayon de la lutte entre nations, avec ce classement ridicule du nombre de médailles. Et même, sont prises en compte les médailles d’or (une seule médaille d’or vaut plus que cinquante médaille d’argent seules). Voilà où on en est : l’excellence de la nation, l’exemple de l’homme fort, de l’homme nouveau. On n’est pas loin de l’idéal fasciste qui voyait dans la performance sportive l’obligatoire compagne de la puissance morale. Le nationalisme des JO est flagrant dès la cérémonie d’ouverture : le premier imbécile venu ferait défiler les sportifs par discipline, et non par pays, si l’on voulait vraiment faire des JO une « fête du sport »4.
Au final, les journalistes sont restés soudés pour représenter dans leurs studios l’équipe de Frances des pleureuses. Le sport, ils ne savent pas ce que c’est. Ils n’ont aucune idée de ce que représentent des heures d’entraînement pour participer aux JO et ils se permettent d’être déçus, alors qu’ils restent le cul vissé sur leur chaise, parce qu’un Français termine 12ème, 7ème ou 4ème (« la plus mauvaise place » ; on dira à ça à ceux qui ne se sont pas qualifiés pour les jeux). 12ème aux JO ? Je signe. Eliminé en phase de poules de la coupe du monde de foot ? Je signe. Comme disait Christophe Colomb à ceux, restés en Espagne, qui le raillaient parce que son entreprise n’avait pas rapporté les richesses escomptées : « Malgré vos titres, la différence qu’il existera toujours entre vous et moi, c’est que je l’ai fait, et pas vous »5.
Allez, pour terminer, le grand vainqueur des JO : Michael Phelps. Ce qu’il y a de bien avec certains commentateurs, c’est qu’ils vivent ce qu’ils commentent6. Et ce jour-là, Phelps était dans la dernière longueur le menant vers une de ses 8 médailles d’or qui battent le record de Mark Spitz (7 médailles d’or, également en natation, aux JO de Munich). Le commentateur ne sent plus, il est parti, il éructe : « Il est Américain ! Il a un bonnet noir ! ». Phelps sort la tête de l’eau pour reprendre son souffle, le commentateur reprend le sien et replonge avec le nageur : « C’est le plus grand nageur de tous les temps ! Le nageur du siècle ! Le nageur du millénaire ! ».
Ce siècle avait huit ans ! Phelps remplaçait Spitz,
Les Jeux chinetoques perçaient sous les Jeux fritz
1 Je préfère ne pas donner mon avis sur la commémoration bien utile par Nicolas Sarkozy le 25 août de la tuerie de Maillé du 25 août 1944 quelques jours après la mort de dix soldats en Afghanistan et des propos qu’y a tenus notre président, car mes mots pourraient dépasser mes paroles.
2 Les Russes ne sont pas des enfants de chœur, certes, et Poutine n’est pas un grand démocrate et on n’oublie pas qu’on lui doit la boucherie de Beslan. Mais tout de même, les Géorgiens ne sont pas à une provocation près et cela fait plusieurs mois qu’ils menacent la Russie. Quand on connaît le poids militaire des uns et des autres, on se doute bien que si la Géorgie menace ouvertement la Russie, c’est parce qu’un allié puissant l’y autorise, et peut-être même l’y incite. Ensuite, ce ne sont pas les Russes qui ont attaqué, fait qui a été très bien rapporté par tous les media mais qu’apparemment personne ne prend en considération. La Russie profite certainement de la situation pour asseoir ses intérêts (encore que, dire que la Russie n’intervient que pour une histoire de pipeline, c’est un peu simplet), mais elle défend aussi des populations qui hurlent qu’elles veulent leur indépendance ou au moins un rattachement à la Russie (et c’est en grande partie à cause des menaces répétées de la Géorgie que les Russes avaient des troupes à la frontière géorgienne). Ensuite, on assiste à un numéro de Grand-Guignol. Les Etats-Unis se sont permis, à l’ONU, d’accuser les Russes d’occuper la Géorgie ; ce à quoi le représentant russe a fort bien répondu que les Etats-Unis étaient un peu mal placés pour donner de leçons dans ce domaine. Ca fait du bien parce que c’est le premier personnage officiel à le dire depuis l’invasion de l’Irak en 2003 (en France, on a eu droit à Villepin et à son bouffon discours de l’ONU). L’aveu est aussi flagrant chez les occidentaux (comme on dit ; les « occidentaux », sous-entendu les « bons », les « gentils ») qui s’empressent de vouloir régler le conflit. Ils se moquent bien de régler le conflit en Irak. Alors, c’est peut-être que dans la guerre russo-géorgienne, Français et Allemands ont des intérêts importants engagés qu’ils entendent préserver.
3 Mais l’honneur fut sauf en natation lorsque Golgoth 13… pardon, Alain Bernard remporta le 100 mètres nage libre. Manaudou mise au placard, Alain Bernard devenait « le nouveau petit fiancé de la France ». Je n’invente rien, vous dis-je, je répète seulement, en admirant, comme vous, l’originalité et l’inventivité des commentateurs. Et puis, la gueule du « petit fiancé ». Mais pas de soupçons possibles, c’est un Français…
4 Et puis ça permettrait aux Français de ne pas passer à côté de médailles : Tony Estanguet a expliqué ses mauvaises performances en canoë (lui aussi n’a fini « que » 9ème) par le fait qu’il avait été porte-drapeau de la délégation française pendant la cérémonie d’ouverture et que ça l’avait fatigué. Franchement, si un Américain avait dit ça, on se foutrait encore de sa gueule dans cent ans.
5 Et cette bande de nuls qui pleuraient sur le manque de médailles d’or pour mieux taper sur les sportifs se sont-ils aperçus qu’avec 40 médailles au total, la délégation française a atteint un score qu’elle n’avait pas atteint depuis les JO d’Anvers en 1920 ? En France, on est persuadé qu’il est normal que la France soit en haut du classement. Avec 60 millions d’habitants, ça va être compliqué. Des pays comme les Etats-Unis ou la Chine, très peuplés et dans lesquels les reliefs et les climats permettent la pratique de tous les sports, seront forcément devant. Ces classements n’ont aucun sens car on ne verra sûrement jamais un pays d’Afrique bien figurer aux JO d’hiver ; de même que le Luxembourg, Monaco ou Djibouti ne devraient pas rafler des tonnes de médailles. Le record français est de 101 médailles lors des Jeux de Paris de 1900 au cours desquels on a pu assister à de superbes compétitions de pêche à la ligne, de boules lyonnaises, de pétanque, de pigeon voyageur, de cerf volant, de tir au canon et de sauvetage.
6 C’est supportable quand ils commentent, pas quand ils sont supporters. Entendre des types hurler dans un micro quand un Français réussit un coup ou gagne une course, ça n’a pas grand intérêt. Vous voulez plus ridicule ? J’ai. A chaque médaille d’or d’un sportif français, RMC diffusait la Marseillaise ; pas celle du podium, ils envoyaient un disque.