Après la défaite et l’armistice, le maréchal Pétain a attribué le malheur qui frappait la France à la société de loisirs qu’aurait instaurée le Front Populaire et à l’absence, par ce dernier, d’une véritable politique d’armement face à l’Allemagne. Pourtant, c’est sous le gouvernement Blum que le budget de l’armée a été le plus élevé et utilisé. Et Pétain a lui aussi joué un rôle dans cette question de la préparation militaire du pays.
En février 1934, en effet, le maréchal Pétain avait été une première fois ministre. On l’avait vu entrer soudain dans le cabinet que constituait M. Doumergue.
Pourquoi cet appel, assez inattendu, à un homme de soixante-dix-huit ans et qui, jusqu’alors, au cours d’une très longue carrière, n’avait jamais été d’une équipe ministérielle ? La crise ne porte pas sur une affaire d’ordre extérieur, de paix ou de guerre, qui expliquerait mieux, peut-être, l’intervention sollicitée d’un « grand soldat » et son entrée dans les conseils d’un gouvernement. Point. La crise est strictement d’un ordre intérieur. A quel titre le maréchal Pétain est-il donc convié à prendre un portefeuille ?
Le drame du 6 février vient d’avoir lieu. La droite exulte parce que M. Daladier est tombé. Elle accepte Doumergue – qui cependant la décevra vite et qu’elle accusera de l’avoir jouée. L’ancien Président de la République ne songe au vrai qu’à constituer un cabinet d’union, afin de laisser la vague s’amortir. Il se borne à donner quelques gages aux « nationaux », quelques apaisements, comme on dit, quelques promesses plus ou moins explicites. Un de ces gages, un de ces apaisements, c’est précisément la présence du maréchal Pétain dans son cabinet.
Car on a crié : « Vive Pétain ! » sur la place de la Concorde, le 6 février. M. Doumergue ne l’ignore pas. Dans ce pêle-mêle où les naïfs coudoyaient les conjurés qui les manœuvraient, le nom du maréchal Pétain était un cri de ralliement. Les Jeunesses Patriotes étaient là, avec M. Taitinger ; et les partisans de Doriot qui s’intitulera lui-même « l’homme du Maréchal » ; et les porteurs de francisques, sous Bucart ; et les amis de M. Chiappe à qui le Maréchal donnera la Syrie ; et les amis de M. Philippe Henriot qui sera Ministre de l’Information du gouvernement de Vichy.
On compte sur Pétain à droite, c’est un fait. Mais comment sait-on qu’il est d’accord ? Quelles assurances a-t-il données de ces dispositions, suffisantes pour qu’on pousse son nom, comme un bélier, contre la République et que se rassemblent derrière lui les hommes de la non-résistance à l’Allemagne ?
Pourtant nous avons vu, plus haut, son article de la Revue des deux Mondes du 1er mars 1935. Le maréchal Pétain connaît le danger allemand. Il le désigne. Il conjure son pays de ne pas céder à ce qu’il nomme « les intimidations hitlériennes » ; il montre comment la « faiblesse » militaire de la France pourrait être « mise à profit » par l’Allemagne « pour une politique de chantage » ; il dit qu’il faut s’armer à l’extrême, « donner confiance à nos alliés » et « décourager l’adversaire ».
C’est cependant le même homme que tous les Français entendront, le 11 octobre 1940 (quand il tentera de préparer l’opinion à accepter Montoire et la « collaboration ») déclarer avec tranquillité ceci, mot pour mot : le pays doit reconsidérer le problème des rapport franco-allemands, si criminellement traité dans le passé1.
Ces rapprochements de textes d’abord déconcertent. Mais quand on songe que le parti de la paix à tout prix ne cessera pas de faire confiance au Maréchal, quelles que soient ses paroles officielles, quand on verra surtout de près la réalité de son action, tout s’éclairera d’une lumière dure. L’article de la Revue des deux Monde, du 1er mars 1935, fait parti d’un plan d’alibi nécessaire à l’exécution des grands desseins prémédités. Il importe de ne pas effrayer, de ne pas brusquer les Français, de ne les amener que par degrés dans la voie qu’on a choisie. Agir avec « beaucoup d’adresse et de souplesse », c’est la règle même que Pétain donnera le 4 février 1942 aux chefs de sa Légion, à Vichy. Agir, mais sans bruit. Ce Ministre de la Guerre de 1934 qui, dès ses deux premiers discours de 1940 (le 17 puis le 20 juin) accusera l’insuffisance de notre armement, il avait, par décret, cette année-là, 1934, réduit lui-même de 603 millions à 470 les crédits militaires2 que le Parlement avait votés et qui figuraient au budget établi l’année précédente par M. Daladier3. Encore sur ces 470 millions, le maréchal se bornera-t-il en utiliser 403. Et c’était l’heure même où, l’Allemagne portant à un milliard et demi son budget de la guerre, le gouvernement Doumergue-Pétain déclarait, par sa note du 17 avril 1934, que la France désormais « assurerait seule sa propre sécurité ». Mais le grand public, qui lit peut-être la Revue des deux Mondes, ne saura rien de la réduction des crédits imposée par le Maréchal ; et, en février 1942, lors du procès de Riom, la censure de Vichy interdira formellement à la presse de reproduire les déclarations, sur ce point, de M. Daladier : Consigne n° 5 : supprimer l’allusion au maréchal Pétain réduisant en 1934 les crédits d’armement. On ne saura pas non plus dans le pays que le « grand chef » qui va réclamer tapageusement en 1935 l’instauration du service de deux ans, n’a pas cru devoir, ministre, approuver cette mesure4. On ignorera qu’en mars 1935 le général Weygand, quittant la vice-présidence du Conseil supérieur de la guerre, fait un exposé où il révèle qu’en dépit de ses objurgations il n’a pu, depuis le 17 mai 1934, obtenir du Maréchal que le Conseil se réunît (la consigne de censure n° 19 du 27 février 1942 ordonne de couper intégralement l’allusion de M. Daladier à ce fait). On n’a pas, dans la presse française, la moindre connaissance de ceci : que, le 12 janvier 1927, sur l’avis autorisé du Maréchal Pétain, le Conseil supérieur de la guerre s’est prononcé contre l’opportunité d’une ligne de fortifications couvrant la frontière nord ; que, le 4 avril 1932, le même organisme a refusé les crédits demandés à cet effet ; que, le 7 mars 1934, devant la Commission de l’armée du Sénat, le maréchal Pétain a déclaré : « Les forêts des Ardennes sont impénétrables (…). Ce secteur n’est pas dangereux ».
1 « Français, vous avez vraiment la mémoire courte », dira le Maréchal, le 17 juin 1941. C’est bien sur cette infirmité de mémoire que Philippe Pétain comptait, un peu imprudemment, à cette date ; son article du 1er mars 1935, pensait-il, était oublié.
2 Il est savoureux de lire dans l’ouvrage du général Laure (Pétain, Berger-Levrault, 1942, p. 386) l’étonnante phrase par laquelle ce dévoué serviteur essaie de projeter tout ce qu’il peut de brouillard artificiel sur le singulier comportement du « patron » : « Or le gouvernement a décidé en août 1934, de limier globalement pour 1935 les dotations des ministères militaires au montant des crédits dont ils ont effectivement disposé en 1934 ; comme il faut prévoir pour l’année 1935 une augmentation des dépenses du fait de l’augmentation des effectifs, on est conduit à un aménagement du budget qui réduira la quote-part de la troisième section, chargée des dépenses d’armement ».
3 « Le mépris où il tenait Daladier n’était pas nouveau », écrira Georges Suarez (Le Maréchal Pétain, Paris, Plon, 1941, p. 79).
4 Déclaration du maréchal Pétain, Ministre de la Guerre, devant la Commission de l’armée (Laure, op. cit., p. 388.) : « En ce qui concerne la durée du service au cours des classes creuses, nous prétendons rester dans le cadre de la loi d’un an ».
Extrait de Henri Guillemin, La vérité sur l’affaire Pétain, Utovie, 1996 (Collection H.G.), p. 57-62.