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Archive de 9 juillet 2008

L’otage la plus française du monde

Posté par marrickevin le Mercredi, 9 juillet, 2008

Ils nous ont refait le coup ! Ah ça, quand ils tiennent une observation, ils ne la lâchent pas. Et quand ils ont une idée dans la tête, ils ne l’ont pas ailleurs. Donc, on s’est esbaudi devant le sourire radieux et les yeux illuminés d’Ingrid Bétancourt. Remake des commentaires faits suite à la libération de Florence Aubenas. Rendez-vous compte : otage, brimée, traumatisée, humiliée, ayant enduré des conditions de vie infernales, et pourtant, libérée, elle a le sourire. Encore heureux ! Manquerait plus qu’elle tire la tronche.

Ca y est, donc, ils l’ont libérée. Ou on l’a libérée. Ou elle a été libérée. On ne sait pas trop comment tourner la chose parce qu’on ne sait pas trop comment tout ça s’est passé. Enfin, une bonne chose de faite. Mais par pitié, lâchez-nous avec Bétancourt. Parce qu’on s’en fout de Bétancourt dont nous rebat les oreilles dans une espèce de frénésie incompréhensible. Allez, je vous le raconte. Donc, c’était mercredi soir dernier, le moment exact m’échappe. Je me disais que je n’avais parlé à personne de la journée et pour remédier à cet intolérable état de fait, j’allais allumer la radio (attendu que pour la plupart de mes congénères, le silence que l’on observe est assimilé à de l’ennui, ou à de la tristesse, à je ne sais quelle sorte d’attitude rabat-joie, ou à un caractère antisocial, bref qu’on n’a pas le droit de se taire même quand on n’a rien à dire). Donc, j’allume la radio. Je suis sur RTL. Et là, j’entends à peu près ça : « Ici, c’est la liesse, les gens ici à Bogota sont très heureux, c’est vraiment une grande joie ». Je réfléchis à vitesse grand TGV. Y avait-il un match ? Non. Et pourquoi RTL nous conterait la joie des Colombiens suite à une victoire de l’équipe nationale ? Hop, retour à la rédaction à Paris où l’on reprend au vol : « Scènes de joie donc en Colombie, comme à Paris ». Et on va quelque part à Paris : « Ici, c’est la liesse, tout le monde est heureux ». Je vous ai fait la version courte car ça a bien duré dix minutes comme ça. Le journaliste d’information est de la même race que le journaliste sportif. Je croyais suivre un multiplex. C’était la même chose. Vous êtes concentré sur Lorient – Metz, et là, celui qui couvre Lyon – Marseille lui coupe le sifflet et y met tout son cœur : « But ici à Lyon. Superbe action, vraiment. Un long débordement sur le côté gauche, avec un centre parfait. Une tête énorme au point de penalty sortie miraculeusement par le gardien mais l’attaquant avait poursuivi son action et pousse le cuir dans les filets. Ouverture du score, donc, ici à Lyon ». Il rend l’antenne et vous ne savez pas quelle équipe a marqué. Idem ici. On est content à Bogota et à Paris mais pas moyen de savoir pourquoi. J’ai donc tout misé sur le site du Monde qui se fend d’un magnifique bandeau rouge en haut de page quand une information capitale et brûlante lui parvient et, ainsi, nous livre-t-il au moins le titre avant d’avoir des compléments à nous fournir (dernier exemple en date : « Raymond Domenech maintenu à la tête de l’équipe de France ». L’info, c’est aussi ça : des trucs qui ne nous manquent pas si on ne les sait pas1. Je lis donc sur le site susmentionné qu’Ingrid Bétancourt a été libérée. Bonne chose, assurément, mais elle ou une autre, c’est la même chose. A moins qu’il y ait des otages de plus grandes valeurs que les autres. Tout de même, la CGT y est allée un peu fort cette fois : une prise d’otages de six ans. Ah non, pardon, c’étaient les FARC, ce gang de crétins criminels. Vous savez ce que c’est : à force d’entendre que les grèves sont des prises d’otages…

Ensuite, tout s’est troublé, ma mémoire me fait défaut. J’ai manqué l’épisode qui fait que tout le monde s’est mis à être amoureux d’Ingrid Bétancourt. L’information s’est transformée en émotion. Et la grande question s’est posée : pourquoi les Français l’aiment tant ? Ben tiens, s’ils le savaient eux-mêmes, ce serait plus simple. Mais ils n’en ont pas la moindre idée. Toujours est-il qu’apparemment, il y a eu, « spontanément », des rassemblements quand la nouvelle de sa libération se répandit. Une « spontanéité » « préparée » depuis plusieurs mois, pendant la détention de la pauvre femme. C’est la France ça : se réjouir de ce dont on nous dit de se réjouir. Et va-t-en faire la fête le 21 juin puisqu’on te dit que c’est la fête de la musique. Et offre des fleurs le 14 février. Et sois content le 24 décembre au soir. Tout nous prouve, patiemment, qu’il faut désespérer et il faudrait être heureux à heure fixe ? Fadaises. Ces choses-là persuadent ceux que le dictionnaire n’ennuie pas, comme disait l’autre. Bref, on en arrive à nous dit qu’il existe, dixit un intervenant sur RTL (je m’accroche), une « mystique » autour d’Ingrid Bétancourt. Traduction en termes moins savants : un bourrage de crâne. Encore que, mystique n’est peut-être pas un terme mal choisi. Car, l’ex-otage est arrivée en France et a prononcé un discours à sa descente d’avion2. J’étais en train de m’en foutre quand une parole me fit sursauter. Quoi, quoi, quoi ? Ai-je bien entendu ? Et comment donc (Cousteau), elle a remercié Dieu. Mais refoutez-là dans sa putain de jungle à la con et on verra si Dieu acceptera de payer la rançon3.

Ah oui, parce qu’il y a aussi l’affaire de la rançon. Un journal suisse a affirmé que l’opération de l’armée colombienne était une « mascarade » car la libération d’Ingrid Bétancourt et des autres otages ramenés avec elle (qui, apparemment, n’intéressent personne. Pas le bon passeport) était acquise avant grâce au paiement d’une rançon. Hypothèse qui n’a rien d’extravagant. Evidemment qu’on négocie avec des terroristes. On sauve des vies humaines ; on verra le reste après. Quand Chirac avait dit le contraire il y a quelques années, personne ne l’avait pris au sérieux. On n’a jamais vu un policier poser le mégaphone pendant une prise d’otages et dire : « Ah non, on ne négocie pas avec les terroristes ». Donc, hypothèse peut-être vraie, mais qui doit être prouvée. Toujours est-il que sur RTL (je suis tenace), un gus s’est emporté immédiatement : « Ah, ça m’énerve ça, la théorie du complot ». Mais il y a pire que la théorie du complot. Depuis quelques mois s’est développée une nouvelle forme d’explication des choses : la théorie de la théorie du complot. Dès que vous remettez en cause quelque chose, que vous doutez un peu, que vous posez une simple question, on vous accuse et on vous taxe d’être un théoricien du complot. Et, franchement, dire qu’une rançon a pu être payée pour faire libérer Ingrid Bétancourt, c’est quand même autre chose que de soutenir que Les Protocoles des Sages de Sion sont authentiques4.

Enfin, ce qui occupe tout le monde, ce n’est pas l’état politique et social de la Colombie, l’influence et la puissance des FARC, la corruption du pays. Ce qui intéresse tout le monde, c’est : mais regardez la vitalité de cette femme. Rien d’étonnant, c’est l’euphorie qui la porte. Dans quelques jours, elle souffrira du contrecoup. Actuellement dopée à la joie et au bonheur, elle subira la fatigue et même la faiblesse quand ses émotions seront passées. Là-dessus, nouvelle polémique avec Ségolène Royal qui déclare que Sarkozy n’est pour rien dans la libération de Bétancourt. La polémique, c’est souvent le nom qu’on donne à certaines vérités. Car on voit mal ce qu’on peut reprocher aux propos de Ségolène Royal. Parce qu’il faut tout de même préciser qu’elle répondait à un journaliste qui lui demandait « Selon vous, il ne faut pas qu’il y ait de récupération politique ». Elle avait donc tout à fait raison de dire ce qu’elle a dit5. Mais horreur, la gueuse venait de briser « l’union nationale » et même « l’union sacrée » autour de Bétancourt. On pouffe, on s’étouffe, on n’en croit pas ses oreilles, on éclate finalement de rire. Si, si, ils l’ont bien dit. « Union nationale ». Mais quelle blague. « Union chauvine » à la rigueur, aurait été acceptable. Elle est française Bétancourt, voilà le nœud du problème. Qui se souvient que Florence Aubenas était retenue avec un irakien ? Qui se soucie des autres otages libérés avec Ingrid Bétancourt ? Qui se soucie de ceux toujours retenus un peu partout dans le monde ? Qui sait ce que Bétancourt a fait avant d’être enlevée ? Ca n’est pas non plus une bienfaitrice de l’humanité. Qu’on soit content qu’un être humain retrouve la liberté et ses proches, qu’elle puisse vivre normalement, d’accord. Pas de quoi non plus lui vouer un culte. Un monsieur très sérieux et qui s’y connaît est allé jusqu’à dire qu’il n’existait aucune personnalité aussi importante, forte et grande que Bétancourt, si ce n’est Mandela. Almanach Vermot, à la date du 1er avril ? Non, RTL, encore et toujours.


1 Dans la série « l’explication à laquelle vous avez échappé » couplée à la série « On est les plus beaux et les plus forts », on a tout entendu sur le « fiasco » de l’équipe de France lors du dernier Euro (remporté, comme prévu, par l’Espagne). Il faut bien des perdants. Mais il est intolérable que la France perde, puisque les autres nations sont forcément moins bonnes. Les autres étant forcément nuls, si la France perd, il faut une explication. Et là, on a tout eu : une mauvaise préparation, le staff médical pas au niveau, une mauvaise communication, des entraînements à huis clos qui ont coupé l’équipe de son public (et alors ? C’est le public qui court ?), Domenech est une chèvre (il y a deux ans, c’était un phénomène), pas les bons joueurs choisis. Même pendant les matchs, on avait une explication aux mauvaises performances : il fait trop chaud, le terrain est piteux, l’arbitre est un vendu. On a même eu : « Les joueurs ne sont pas habitués à jouer l’après-midi ». Bouffon. D’autant plus que la France n’a joué qu’une fois l’après-midi, match au cours duquel elle a réalisé son meilleur résultat de la compétition. Il fallait une explication, un coupable. Ca ne vient à l’idée à personne que, peut-être, tout simplement, les joueurs français sont moins bons que les autres et que Domenech ne pouvait pas bâtir meilleur équipe avec les joueurs disponibles. Houlà non, surtout pas, puisque des pays comme la Pologne, la Russie, la Roumanie et autres jouent de toutes façons comme des gavagnes. Il était clair, puisqu’on a de toute façon les meilleurs joueurs du monde que s’ils perdent c’est qu’il y a une cause extérieure ou intérieure. Une sorte de sabotage. Et dans la série « J’y connais rien mais je peux vous expliquer », tout le monde est d’accord (c’est-à-dire tous ceux qui nous expliquent le football) pour nous dire que la victoire de l’Espagne consacre la mort de la disposition en 4-4-2 et le renouveau du jeu offensif. Pardon, mais hormis lors de la finale pour laquelle un des attaquants espagnols était blessé, l’Espagne a toujours joué en 4-4-2. Et pour la finale justement, c’était du 4-1-4-1 avec un milieu défensif, deux récupérateurs et pas d’ailiers. Il faut être à court de vocabulaire pour appeler ça du jeu offensif.

2 Deux choses : d’une part, on pourrait lui foutre la paix. Les journalistes n’ont vraiment pas la honte qui leur chie au cul (comme dit ma grand-mère) et ne se soucient pas de l’indécence et de l’irrespect que constituent leurs micros et leurs caméras tendus vers et braqués sur Ingrid Bétancourt et ses proches. Cette façon de remplacer l’information par du pathos n’est pas à leur honneur. D’autre part, les télévisions, les radios, les journaux et les sites internet ont repris ce discours de Bétancourt. Mais la vidéo mise en ligne sur le site du Figaro n’était pas complète. Une coupure se produisait au moment où elle remerciait Chirac et Villepin ; et le discours reprenait aux remerciements adressés à Sarkozy.

3 Au lieu de penser à la Bible, dans la jungle, elle aurait mieux fait de penser à Vigny et à son Mont des Oliviers : « Le juste opposera le dédain à l’absence et ne répondra plus que par le silence au silence éternel de la divinité »

4 Attention, passage historique, parce que, justement, certains en ce moment les ressortent de leur besace en disant que c’est un document authentique. Les Protocoles des Sages de Sion sont un texte prétendument écrit par les gros bonnets de la « juiverie » dans lequel ils expliquent comment les juifs vont prendre le contrôle du monde. Connu dans les premières années du XXe siècle, le texte a en fait été écrit à la fin du XIXe siècle à Paris par un agent russe à la demande du tsar, pour donner un prétexte aux persécutions anti-juives et pour faire croire qu’il existait un péril menaçant la chrétienté.

5 Et l’autre pomme de Christian Estrosi aurait mieux fait de se taire, comme d’habitude, au lieu de déclarer que Ségolène Royal avait « l’humanité d’un bigorneau ». Il est trop content de pouvoir faire le fier en s’associant à la libération de Bétancourt pour faire sa soupe démagogique. Il est assez mal placé pour parler d’humanité car, aux dernières nouvelles, ce n’est pas Mme Royal qui a proposé de « prendre une décision exceptionnelle » permettant de refuser aux enfants nés en France de parents en situation irrégulière la nationalité française. Et ce n’est pas elle non plus qui, en 1991, a réclamé le rétablissement de la peine de mort, proposition de loi à l’appui.

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