Après la lecture de La vérité sur l’affaire Pétain d’Henri Guillemin, je reproduis quelques extraits éclairant le personnage détestable qu’était le maréchal à la francisque. L’ouvrage étant chronologique, je suis son récit et commence donc par un extrait concernant les “activités” de Pétain pendant la Première Guerre Mondiale, après laquelle il fut très vite surnommé “le vainqueur de Verdun”, épithète auréolée qui joua beaucoup (en sus de ses opinions et manœuvres politiques personnelles) dans son arrivée au pouvoir au moment du second conflit mondial.
J’ajoute un détail qu’Henri Guillemin ne précise pas car il n’en avait peut-être pas connaissance quand il a publié son livre en 1945. Pétain, présenté comme celui qui sauva la situation à Verdun, n’a en fait contribué qu’à peu de choses (sans compter les manœuvres militaires qu’il préconisait et que l’extrait suivant met en lumière). La bataille de Verdun a eu lieu du 21 février au 19 décembre 1916. Or, Pétain n’a été nommé commandant des troupes françaises que le 25 février pour une prise de fonctions le 3 mars. Et c’est le 1er mai qu’il quitte ce poste, Joffre lui préférant Nivelle. De plus, quand le 24 février, Joffre envoie un télégramme à Pétain pour lui demander de venir le voir le plus vite possible le lendemain (car il veut lui confier le commandant), le télégramme ne peut lui être remis puisque Pétain ne se trouve pas à son poste à ce moment-là : il est à Paris, chez sa maîtresse…
On lit dans les notes de Raymond Poincaré, sous à la date du 27 mars 1918, ce propos de Joffre que le Président enregistre : « Pétain a péché par les mêmes défauts que lorsqu’il voulait abandonner Verdun ». Est-ce possible ? Erreur de texte sans doute. Ou le Président a mal entendu, ou Joffre se permet là quelque boutade paradoxale. Car il est acquis, établi, définitif, que Pétain s’appelle « le vainqueur de Verdun », le « sauveur de Verdun » : c’est même là son titre de gloire, le plus incontestable et le plus usuel. Et il aurait voulu « abandonner Verdun » ? Reportons-nous aux Mémoires de Joffre lui-même ; t. II, p. 216, nous lisons : « Vers le début d’avril [1916] je cherchai le moyen d’éloigner le général Pétain du champ de bataille de Verdun » ; et un peu plus loin, p. 222, après l’attaque allemande du 9 juin : une « vive émotion » s’est emparée du G.Q.G. au reçu des nouvelles envoyées du front par Pétain ; Joffre se renseigne ; « en fait, écrit-il, Pétain, encore une fois, avait alarmé tout le monde » ; n’ayant qu’une confiance limitée dans la durée possible de la résistance à Verdun, Pétain soutenait qu’il « importait d’envisager dès maintenant le retrait des troupes sur la rive gauche de la Meuse ». L’Histoire de la Guerre mondiale1 apporte sur ce point tous les éclaircissements nécessaires. La chose est demeurée à peu près ignorée du grand public ; elle n’en est pas moins hors de discussion : par deux fois, en 1916, Pétain conseilla l’abandon de la rive droite de la Meuse ; par deux fois, Joffre fut obligé de lui interdire ce repli désastreux. On comprend mieux alors ces lignes trop ignorées mais catégoriques du maréchal Joffre dans ses Mémoires (t. II, p. 269) : « Si l’histoire me reconnaît le droit de juger les généraux qui opérèrent sous mes ordres, je tiens à affirmer que le vrai sauveur de Verdun fut Nivelle ».
1918 maintenant. Pétain est entièrement opposé à toute stratégie offensive2. Il n’en fait pas mystère. Ses dispositions sont connues de l’ennemi, lequel a ainsi pu, l’année précédente, liquider en toute tranquillité la Russie, en finir avec la Roumanie et assener à l’Italie le coup de Caporetto. Au début de cette année 1918, on voit le général Pétain s’employer de toute son énergie à contrecarrer les desseins offensifs de Foch ; il se dépense, il multiplie les démarches et les arguments, commettant même, ainsi que le démontre Chabedec de Lavalade3, « une stupéfiante erreur de calcul de près de 40 divisions sur 200 ». Ce que Pétain veut écarter par-dessus tout4, c’est le « commandement unique » des armées alliées. Cependant, en novembre 1917, après Caporetto, cette même idée lui paraissait souhaitable, l’Histoire de la Guerre mondiale l’atteste (t. III, p. 290). Mais les chances de désignation pour ce poste suprême étant maintenant nettement en faveur de Foch (Foch, du même âge que lui, se trouvait, le 2 août 1914, directeur de l’Ecole de guerre, tandis que lui-même était un simple colonel de cinquante-huit ans), il semble que cette considération ait suffi à Pétain pour modifier dès lors, du tout au tout, ses sentiments sur la question. Toujours est-il qu’en janvier et février 1918, dans le dessein de rendre sensible l’inutilité du « commandement unique », Pétain entre personnellement en conversation avec le maréchal Haig pour établir un plan d’assistance mutuelle entre les armées française et anglaise. Partenaire suspect, il prête d’ailleurs, et depuis longtemps, aux Anglais de « lointains calculs »5 et n’a nul dessein de s’engager sérieusement avec Haig qui, dès le 14 mars, peut s’en apercevoir devant le texte précautionneux et plein de réserves que Pétain lui propose pour sanctionner leur accord. Le 21 mars 1918, l’offensive allemande se déclenche contre la partie du front tenue par les Anglais. La situation devient rapidement critique. Pétain ne tient même pas ses modestes promesses du 14 et, le 24 au soir, vers 20 heures, il adresse à ses trois commandants de groupes d’armée, les généraux Fayolle, Franchet d’Esperey et Castelnau, un ordre écrit (instruction n° 26/225) – que le général Laure, plus tard, dans son livre (intitulé Pétain), passera avec soin sous silence6. Cette « instruction » qui ne parlait que subsidiairement de « maintenir si possible la liaison avec les forces britanniques », révélait la claire intention d’abandonner les Anglais à leur sort7. D’une part, Pétain les tient pour écrasés et ne veut rien tenter pour les secourir ; d’autre part, dans l’éventualité, qu’il envisage, d’une défaite générale, il se réserve le droit d’en faire porter aux Anglais la responsabilité ; le même 24 mars 1918 en effet, à Compiègne, Pétain déclare à Clemenceau : « Si nous sommes vaincus, nous le devrons aux Anglais8 ». Le 26, Poincaré consigne dans ses carnets ce que Clemenceau vient de lui apprendre : « Il [Pétain] m’a dit une chose que je ne voudrais confier à aucun autre que vous ; c’est cette phrase : “Les Allemands battront les Anglais en rase campagne, après quoi ils nous battront aussi” ».
L’affaire du commandement unique a été enfin réglée, en pleine crise militaire, à la conférence de Doullens, le 26 mars. Le 25, à Abbeville, Haig avait exposé que, devant le refus persistant de Pétain d’intervenir pour porter secours aux Britanniques, leur armée se voyait obligée de « combattre lentement en retraite, en couvrant les ports du Pas-de-Calais ». A tout prix éviter cette rupture dont les conséquence pouvaient être terribles : c’est l’unique et commune pensée de Poincaré, de Foch et de Clemenceau. Haig, d’ailleurs, « se rendant compte de l’erreur qu’il avait commise en prenant, d’accord avec Pétain, le contre-pied de Foch »9, s’applique à la réparer ; ce qu’il veut maintenant avant tout, ses yeux s’étant ouverts, c’est que Pétain soit neutralisé par Foch et placé sous ses ordres ; le meilleur moyen pour Haig de l’obtenir, c’est de donner lui-même l’exemple et de réclamer un commandement unique auquel il se déclare prêt à se subordonner sur-le-champ.
Telles furent les circonstances exactes dans lesquelles fut prise la fameuse mesure, la mesure de salut, le 26 mars 1918, en dépit des manœuvres du général Pétain. Il était temps. Pétain avait déjà donné, note Poincaré, « il faut le dire, des ordre bizarres » ; il préparait un vaste repli des armées françaises vers le sud10 ; carnets de Poincaré 26 mars 1918 (t. X, p. 88.) : « Foch me confirme ce dernier renseignement et me communique l’ordre de retraite donné par Pétain ». Foch est intervenu en hâte pour annuler ces instructions ruineuses. Mieux même : en cette fin d’année 1918, Pétain parle autour de lui de cesser le combat ; il estime la guerre perdue, la victoire, du moins, impossible. Du journal de Poincaré, encore, sous la date du 27 mars 1918 (t. X, p. 93) : « Pétain a déclaré à Loucheur : “Il faudrait entamer des pourparlers de paix”. Loucheur a consulté Foch, lequel a répondu : “C’est de la folie” ».
Le 31 mai suivant, l’attaque de Champagne n’ayant pas donné les résultats qu’on en attendait, Pétain, de sa propre initiative, prescrit un recul ; il est prêt à laisser à l’ennemi Verdun, la Lorraine, Nancy, la ligne des Vosges ; il fait donner par Franchet d’Esperey l’ordre d’évacuer Reims, ordre que Foch, de nouveau, devra annuler, et auquel, du reste, le général Micheler a refusé d’obéir. En même temps, Pétain suggère à Clemenceau que le gouvernement, selon lui, doit se préparer à quitter Paris11. Le 4 juin 1918, Pétain propose d’abandonner les positions entre Dunkerque et Amiens et d’établir le front entre Amiens et la mer, sur la Somme ; ainsi, commente Chabedec de Lavalade12, « le 4 juin 1918, exactement 44 jours avant la date où Foch va jeter les armées alliées dans une offensive irrésistible qui, en quatre mois, les conduira à la victoire, il s’est trouvé un général en chef français pour proposer l’abandon spontané des dernières parcelles de la Belgique libre, de Dunkerque, d’Arras, de Doullens, de toute la côte française au nord de la Somme, et pour envisager l’abandon, à la première alerte, de Verdun, de Nancy, des Vosges et de toute l’Alsace ».
1 Publiée en quatre tomes, en 1936-1937, par les généraux Duffour, Daille, Hellot et Tournès.
2 Le général Chabedec de Lavalade citant la phrase où Louis Madelin, dans son Foch (p. 183) montre Pétain criant : « En avant ! plus haut que personne », ajoute ce bref commentaire : « Nous sommes fondés à nous demander si c’est un historien ou un humoriste qui a signé cet ouvrage ».
3 Chabelec de Lavalade, Pétain ? Beyrouth, Editions France-Levant, 1943.
4 Cf. sa lettre à Clemenceau du 8 janvier 1918.
5 Cf. Histoire de la Guerre mondiale, t. III, p. 353.
6 « Tous vos ordres sont là, qui attendent l’histoire », dira avec quelque imprudence et en un alexandrin solitaire, M. Paul Valéry dans le discours qu’il adressera, le 22 janvier 1931, au maréchal Pétain, le jour de sa réception à l’Académie française.
7 Dans ses Réflexions et Aventures (1932), M. Churchill se rappelle combien, le 26 mars 1918, à Doullens, les Anglais « demeuraient stupéfaits de la froide résolution de ce chef [Pétain] leur annonçant, deux jours auparavant, son intention de rompre le contact et de les abandonner » (trad. Française, Neuchâtel, 1944, p. 159)
8 Raymond Poincaré, Au service de la France, t. X, p. 86.
9 Chabedec de Lavalade, op. cit., p. 47.
10 Poincaré, op. cit., t. X, p. 91.
11 Histoire de la Guerre mondiale, t. IV, p. 133 et Poincaré, op. cit. t. X, p. 205.
12 Op. cit., p. 60.
Extrait de Henri Guillemin, La vérité sur l’affaire Pétain, Utovie, 1996 (Collection H.G.), p. 18-24.