Les Tibétains remercient le CIO
Posté par marrickevin le Lundi, 21 avril, 2008
Boycotter les Jeux Olympiques de Pékin ! En voilà une belle, une grande, une haute, une noble idée qui ne sert à rien. Le genre de concept fumant qu’on jette de loin pour se donner bonne conscience et avoir l’impression qu’on a fait quelque chose pour gagner le droit de ne plus penser aux raisons pour lesquelles on a appelé au boycott. Il est d’autant plus facile d’appeler au boycott des Jeux Olympiques que ça ne nous concerne absolument pas et que ça ne nous priverait de rien. Quand ça ne nous coûte rien, on ne peut pas appeler ça de la générosité.
Ce qui se passe actuellement en France et un peu partout dans le monde montre dans quel état se trouvent l’information et les consciences. Qui peut feindre aujourd’hui de découvrir que les Tibétains sont opprimés et vivent sous la coupe de l’armée chinoise ? Ce n’est pas nouveau, cela fait cinquante que ça dure. Et qui peut faire semblant d’ignorer que le peuple chinois est lui aussi opprimé et maintenu dans un état de peur permanente ? Il n’y a bien que les anges blancs de la bonne conscience pour oser nous faire croire que tout cela vient de nous péter à la figure et que d’un coup d’un seul les dirigeants chinois ont déployé des foudres de méchanceté et de cruauté contre de gentils moines pacifistes calfeutrés dans leurs monastères éclairés à la bougie sans eau courante ni waters, et qui n’ont même pas une connexion haut débit. L’Etat chinois, son organisation, sa viabilité reposent sur la violence à tous les niveaux, c’est comme ça qu’il tient debout, en emprisonnant des centaines de journalistes, en exécutant à qui mieux-mieux, en plaçant les opposants dans des camps, en privant la population de toutes les libertés qu’il est possible de lui enlever (tant qu’il peut encore bosser et se battre ; c’est tout ce qu’on lui demande. Abrutir une population par le travail pour ensuite mieux la convaincre qu’il faut aller se faire tuer dans un bled à Pétaouchnock, ça marche !) et en roulant sur la gueule de ceux qui ne seraient pas d’accord1. L’information en est réduite, pour répondre aux exigences d’audience, à faire dans le sensationnel et le spectaculaire2. Là, non seulement c’est violent, mais en plus il y a des morts. Non seulement il y a des morts, mais en plus on peut nous faire le coup de David contre Goliath (parce qu’en Afrique, par exemple, c’est moins drôle : quand ils se battent, on ne comprend rien et puis il n’y a jamais un bon gros méchant bien identifiable, alors on est obligé d’expliquer). Non seulement c’est David contre Goliath, mais en plus Goliath ce sont les Chinois, le péril jaune, Peyrefitte, tout ça. La preuve qu’on en est là est toute trouvée : depuis que les journaux nous rebattent les oreilles du périple grotesque de la flamme olympique, on ne nous parle plus du Tibet. Les Tibétains ont bien compris les données du problème : il leur faut profiter de l’exposition de la Chine à l’occasion des Jeux Olympiques pour se faire entendre et pour espérer faire bouger les choses. Aussitôt les Jeux finis, tout redeviendra comme avant. Oui mais, ah ah, rigole-t-on du rire gras et condescendant, ah ah, on nous disait qu’en 36 les JO ferait bouger l’Allemagne nazie et voyez le résultat ! Non mais quel est l’imbécile qui peut oser penser que ne pas aller aux JO de 1936 à Berlin aurait changé quelque chose ? Au contraire, même. Les Hitler et les Goebbels n’auraient pas manqué l’occasion d’en tirer parti : « Voyez ces pleutres ! Latins, capitalistes, bolchéviques et toute la racaille judéo-protestante, ils font les fiers, ils paradent à la SDN, mais quand il s’agit de se mesurer au puissant mâle allemand aux muscles saillants et à la poitrine glabre, il n’y a plus personne ». Au lieu de ça, on y est allé et on – c’est-à-dire Jesse Owens – lui a fait honte à Hitler qui a quitté le stade, ridiculisé. Certes, ça n’a pas changé grand-chose, mais c’est toujours ça3. Nul doute que le régime chinois tirera parti de la moindre victoire d’un de ces athlètes qui, pour le coup, sont dans une situation pour le moins inconfortable.
Il est bien facile, d’ici, de demander le boycott, parce que ça ne nous priverait de rien. Seulement, le perchiste qui s’entraîne depuis quatre ans pour y aller, ça lui pose peut-être un petit problème. D’autant que la solution est autant injuste que dangereuse car le sportif chinois qui voudrait s’associer au mouvement n’a en réalité que le droit de la boucler. Boycotter, c’est bien pour avoir le beau rôle, mais ça n’avance à rien. Certes, les Jeux Olympiques n’ont jamais été une compétition de fraternité et de philanthropie pratiquée dans la bonne humeur. Le baron de Coubertin était un nationaliste de première qui pensait les JO comme une compétition entre nations4 et qui voyait dans le sport la possibilité pour l’homme fort de faire triompher sa race (discours que les nazis ont repris par la suite5). Et malgré ce qu’on dit à l’école pour faire briller son étoile dans le petit cœur des petits enfants, il n’a jamais dit que l’important était de participer.
Et puis franchement, ça commence à bien faire de demander sans cesse aux mêmes de faire ce que les Etats ne veulent pas faire. Où a-t-on vu qu’on allait demander aux sportifs de ne pas participer à une compétition pour faire avancer la cause des droits de l’Homme ? Ca suffit cette France d’assistés à la fin. Qu’on y regarde de plus près : les Restos du cœurs, le Téléthon, Handicap international, Reporters Sans Frontières, Perce Neige, et on en oublie. C’est l’Etat qui est assisté, incapable de nourrir tout le monde, de soigner des enfants qui crèvent de maladies orphelines (les termes médicaux nous déroutent parfois mais celui-ci veut bien dire ce qu’il veut dire), d’envoyer des enfants en vacances6, de faire en sorte que des enfants ne sautent pas sur des mines, qui demandent qu’on donne un peu plus au médecin, un peu plus au pharmacien, un peu plus à l’opticien parce qu’il est incapable de gérer son argent (payer plus pour ne pas cotiser moins ; nouvelle devise de la France). Quand Nicolas Sarkozy est allé serrer la louche du président chinois, personne n’est allé gueuler comme un putois qu’il fallait boycotter la Chine. Mais, ouf, on nous a rassuré puisqu’une baudruche comme Bernard Kouchner ou Rama Yade a dû dire, très sérieuse : « Bien sûr qu’on a abordé les droits de l’Homme ». L’honneur était sauf. La seule chose qu’a su faire le gouvernement français pour soutenir les Tibétains, c’est de cautionner le port d’un badge ridicule, écrit en français en plus. Parce que l’objectif, c’est que les Français voient bien qu’on fait quelque chose, pas que les autres puissent lire qu’on les soutient.
Mais quelle honte, ce gouvernement ! Avec leur patrie des droits de l’Homme (mais enfin comment peut accoler ces termes, « patrie » et « droits de l’Homme » ?) et leurs valeurs de la République qu’on met en avant pour mieux les étrangler. Ca, pour les minutes de silence, les hommages, on est fortiche en France. Nicolas Sarkozy qui refuse la « repentance » (comme il dit ; Quand on réfute une bonne idée et la nommant par un mot péjoratif, ça passe mieux) et loue le rôle positif de la colonisation et qui ose ensuite rendre hommage à Aimé Césaire. Sarkozy qui affirme que toutes les femmes opprimées seront défendues par la France et qui n’est même pas capable de donner asile à Ayaan Hirsi Ali. Le même qui nous fait honte en accueillant Kadhafi avec un sourire jusqu’aux oreilles et qui vend du nucléaire à quiconque peut payer7. Certes, en face, ils ne sont guère plus brillants. J’entends bien que le gouvernement actuel reste prudent parce qu’il défend les intérêts supérieurs de la France8, c’est-à-dire le commerce et les banques (comme George Bush qui a déjà annoncé qu’il se rendrait de toute façon à la cérémonie d’ouverture. Les Etats-Unis ont tellement d’argent placé en Chine qu’il n’a pas vraiment le choix…). Existe-t-il encore une gauche en France ? Houlà, question trop ambitieuse. Existe-t-il encore une opposition en France ? La droite française a le meilleur parti socialiste du monde : tellement mauvais, tellement nombriliste, tellement sans idées qu’il n’en a même plus assez pour critiquer le gouvernement.
Heureusement qu’il y a Reporters Sans Frontières et leur très bon président9. Eux, ils avaient prévu le coup. Ils n’ont pas découvert le Tibet parce que les Jeux Olympiques vont se dérouler à Pékin. Et ils ont justement profité de l’occasion. Ils ont ainsi pris des actions dans tous les grands sponsors des Jeux Olympiques, ce qui leur permet d’assister aux assemblées générales et de proposer des mentions relatives au Tibet, aux droits de l’Homme en Chine, etc. Et leur action lors du passage de la flamme olympique ne manquait pas de panache, tandis que les autorités françaises rampaient devant le desiderata des sabreurs chinois. Et on a pu constater une fois de plus que manifester pour les droits de l’Homme et la liberté était, en France, un délit grave, puni de nombreux coups de matraques.
On pourrait aussi arrêter l’hypocrisie, ce serait un bon début. Qu’on boycotte les Jeux Olympiques si on veut mais alors qu’on n’aille plus en vacances dans aucune dictature et qu’on n’aille plus se prélasser dans des palaces pendant que la population autochtone crève de faim, de soif, de maladie ou des trois en même temps, prix de groupe. Et qu’on ne regarde pas le championnat d’Europe de football en Suisse, pays stockant dans ses banques les fraudes et évasions fiscales, l’argent des dictateurs, des trafics d’armes et de drogue. D’après les sondages, la majorité des Français est favorable au boycott. On verra bien les audiences.
1 Comme tous les dirigeants dictatoriaux ou totalitaires – j’ai entendu l’autre jour un débat à la radio pour savoir si la Chine était une dictature ou un Etat totalitaire. Bravo les gars ! on progresse. Prochain débat : peut-on dire que les Chinois ont les yeux bridés ou seulement un peu plissés ? Amenez vos gosses, ça va valoir le coup – donc, comme tous les dirigeants dictatoriaux ou totalitaires, les dirigeants chinois sont loin d’être des imbéciles. La propagande, ça les connaît et la communication est l’antichambre du vice. C’est bien pour cette raison qu’en 1989, lors des manifestations de la place Tiananmen, le conducteur du char devant lequel s’était posté l’étudiant rebelle et complètement stupide, a reçu l’ordre de s’arrêter. On a assisté à un grand moment de l’Humanité : le pouvoir chinois pliait devant un apôtre de la liberté prostré là grâce à un peu de sens moral et à ce qu’il avait dans le calcif. Les caméras ont bien filmé ça, on a applaudi et quand le défilé a repris, l’étudiant en question a pris une balle dans la tête, mais personne ne l’a vu. Merci pour lui. Le monde entier avait vu le pouvoir chinois refuser d’user de la violence devant un seul étudiant demandant plus de liberté. C’était beau.
2 Que dit PPDA quand on l’interroge sur la qualité de son 20 heures ? « C’est le plus regardé de France ». Et à France 2, on répète que l’objectif est d’avoir des chiffres aussi bons que sur TF1.
3 Charlie Chaplin, dans les années 30, avait eu quelques problèmes avec le régime nazi qui interdisait ses films et lui lançait ses sempiternelles diatribes antisémites. Charlie Chaplin y avait très bien répondu en expliquant qu’il n’était pas juif mais qu’il prenait comme un honneur de passer pour tel quand l’insulte venait de l’Allemagne nazie. Nous sommes tous des juifs allemands, c’est Chaplin.
4 Les JO ont été relancés à la fin du 19ème siècle quand les tensions internationales étaient pour le moins vives. Il s’agissait alors de clouer au bec aux Anglais et aux Allemands, avec lesquelles on se chamaillait déjà pour se partager le monde (la mission Marchand, Fachoda, etc).
5 Hitler n’a pas inventé grand-chose si l’on fait le compte de ses emprunts, entre Gobineau, Vacher de Lapouge, Coubertin et Wagner
6 A Paris, on a trouvé la solution : faire croire aux gens qu’ils sont en vacances et on nous a pondu cette balourdise de Paris Plage.
7 Il n’y a qu’une seule chose qui me console dans la première année de mandat de Sarkozy, c’est de penser que, peut-être, ceux qui ont voté pour lui se mordent les doigts et réalisent leur bêtise. Et encore, ce n’est pas trop rassurant car quand on déçoit des gens qui plaçaient beaucoup d’espoir dans leur choix, ils virent rarement du bon côté par la suite. Mais tout de même, cet homme qui a été ministre des Finances du précédent gouvernement et qui découvre qu’il n’y a plus d’argent dans les caisses ; c’en est presque burlesque…
8 Une de ces expressions qui ne veulent rien dire. Il y a aussi : « les intérêts français à l’étranger » ou, mieux, « les forces vives de la France ». A part dans le cinquième arrondissement de Paris où l’on peut distinguer forces vives et forces mortes, je vois mal à quoi ça correspond.
9 M’est souvenir d’un passage, il y a quelques années, de Robert Ménard sur le plateau de « Tout le monde en parle ». Il était venu nous entretenir de la situation des journalistes au Proche Orient. Arno Klarsfeld, le grand démocrate (il s’est présenté aux dernières législatives) avait trouvé amusant, pour lui répondre, de lui jeter son verre d’eau au visage. Ménard, gardant son calme habituel, lui avait simplement demandé pourquoi il avait ça, espérant sans doute un argument valable. Et Klarsfeld de répondre : « J’en avais envie ». Christophe Alévêque, également présent sur le plateau, avait eu une phrase simple mais juste : « Voilà ce qu’on appelle de la crétinerie ».