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Théâtre

Posté par marrickevin le Jeudi, 13 décembre, 2007

Un jour, Nicolas Sarkozy est allé aux Etats-Unis. Il était alors déjà plus candidat à l’élection présidentielle qu’il était encore ministre de l’Intérieur. Il s’est fendu d’un superbe discours, qu’il n’avait bien entendu pas écrit, sur la magnificence des Etats-Unis, réelle sur certains points, plus que douteuse sur d’autres. Mais pour lui, tout luit aux Etats-Unis. C’est sans doute pour cela qu’il ressent, à chaque fois qu’il en parle, le désir brûlant de sortir la brosse à reluire. Donc, pendant ce discours, Nicolas Sarkozy a parlé de « l’arrogance » française, au prétexte que Jacques Chirac avait refusé d’entrer en guerre contre l’Irak. Tout le monde avait bondi, sauf les éditorialistes, et on espérait, au moins, qu’il serait viré, manu militari, sans indemnités et sans stock options, du gouvernement. Mais non, rien. Ca, c’était le premier acte.

Le deuxième, c’était dans la rue. Des journalistes français qui avaient fait le voyage avec lui, dans le même avion (comme cela se passe toujours, et pas seulement pour Sarkozy) tendirent leurs micros adulateurs pendant que Nicolas Sarkozy prenait un bain de foule. La question était, en gros, un faux reproche. On connaît le truc : on fait semblant de reprocher quelque chose à un homme politique afin de lui permettre de mieux se justifier. Là, on « reprochait », donc, à Nicolas Sarkozy de trop admirer les Etats-Unis, de trop les vanter. Eh quoi ? répondit-il, vous voudriez peut-être que j’admirasse le modèle russe et que je fusse copain comme cochon avec Poutine ? Ah ça non ! Moi vivant, jamais ! Ca, c’était le deuxième acte.

Troisième acte : Nicolas Sarkozy est tout fraîchement élu président de la République et il se rend à un sommet du G8. Il doit s’entretenir avec Vladimir Poutine. Sa sortie sur le modèle russe et son dirigeant sonnait un peu comme un : « Vous en avez assez de ce dictateur, de cette crapule ? Eh ben je vais vous en débarrasser ». Donc, on s’est dit, confiant mais n’y croyant pourtant pas : « Il te va me lui botter les fesses au ruskoff, ce sera pas du chiqué ». Et voilà Sarkozy qui revient du fameux entretien, l’air niais, la mine confite, les yeux en forme de gouttes, le regard dans le zig, les gestes dans le zag. Hop, le petit rototo de rigueur quand on a trop bien mangé ou trop bien bu, et vas-y que je me tiens à mon pupitre, parce que, franchement, là, c’est dur, je rame. Il balbutie puis finit par sortir une phrase hallucinante et inouïe : « Il y a des questions ? ». Ben non, y’a pas de questions ! des dizaines de journalistes qui t’attendent, mais y’a pas de questions, voyons, c’est l’évidence ! On attend juste le numéro de claquettes. Bref, il ne sait plus ce qu’il dit. Apparemment, on lui fait signe, quelque part, car il se précipite, d’un coup, pour remettre son oreillette. Sans elle, il est perdu. La remettant et regardant devant lui, il lâche un petit : « Et ben oui ». Mais à qui il parle ? Bref, le burlesque aux allures de pathétique et de honteux passé, on revient à la réalité : il est pote avec Poutine. Ca n’a pas traîné. Il est dans la cour des grands, ce n’est pas pour faire son « petit » malin tout de suite et se mettre les salauds à dos.

Quatrième acte. Kadhafi, le grand démocrate libyen, retient en otages, depuis huit ans, des infirmières bulgares et un médecin palestinien. On les accuse d’avoir, volontairement qui plus est, inoculé le virus du SIDA à des enfants malades. Ils sont condamnés à mort, mais à chaque fois, soit par des pressions d’ONG, soit par des actions juridiques, l’exécution est reportée. En fait, Kadhafi s’amuse. Il est patient. Il négocie à droite, à gauche, l’échange des otages contre plein de petites choses qui l’intéressent. Tout le monde refuse, à commencer par la Bulgarie. Et là, coup de théâtre, grâce à l’intervention de Nicolas Sarkozy et de sa femme, tout rentre dans l’ordre. Tout le monde est libéré et Kadhafi fait de grands sourires à tout le monde. Juste après, on apprend qu’un accord de vente d’armes vient d’être passé avec la Libye. A priori, Kadhafi est doublement perdant : il libère les otages et il raque plein pot. Sauf que, vendre des armes à la Libye était jusque là plus ou moins interdit. Mais avec Nicolas Sarkozy, tout devient possible. Alors quoi ? Il faudrait laisser les Libyens sans défense ? C’est ça que vous voulez ? Donc, notre président nous dit clairement qu’il faut vendre des armes aux sauvages, aux tortionnaires, aux créanciers des groupes terroristes. La rupture, en somme. Et boum, second coup de matraque, celui qui a un grand sourire et qui nous prend pour des pingouins : la France va fournir à la Libye une usine nucléaire pour dessaler l’eau de mer. Plus c’est gros, plus ça passe, comme disait Jacques Chirac. Non, non, non, répète l’Elysée, il n’y pas eu de contrepartie. C’est l’évidence : Kadhafi retenait des otages depuis des années sans raison et il les relâche, comme ça, juste parce que Cécilia Sarkozy est allée lui faire la bise.

Dernier acte : Kadhafi vient en France. Quelques jours avant la visite, on voit des photographies dans la presse : Nicolas Sarkozy lui tendant la main avec un sourire jusqu’aux oreilles lors d’un sommet ou d’une réunion internationale. On ne lui demande pas de la lui tendre en tirant la tronche, bien sûr, on lui demande de ne pas la lui tendre du tout. D’autant que si on veut vraiment être bien avec Kadhafi, le salut militaire est de rigueur. Le pire sur cette photographie, c’est que Kadhafi est assis et que Sarkozy est debout. C’est notre président qui va vers lui, qui fait l’effort, qui se déplace. D’un point de vue idéologique et comme vision de l’avenir, voilà une image qui fait mal aux dents.

Enfin, il vient en France, le boucher, l’assassin. Juste avant d’arriver, il ose ce propos : je comprends le terrorisme qui est l’arme des pauvres. Eh ben, bouge pas Kadhafi, je vais te la faire sauter ta gueule, j’ai plus grand chose sur mon compte bancaire. Bernard Kouchner, au lieu de démissionner et de dire publiquement à Nicolas Sarkozy ses quatre vérités, reste ce ministre des Affaires Etrangères fantoche plus fantomatique que jamais, se dit résigné à la venue de Kadhafi1, et assure qu’il reste de gauche. Mais on s’en fout coco que tu sois de gauche ou pas, ce n’est pas ce qu’on te demande. Ce qu’on veut savoir, c’est si tu vas lui serrer la louche à l’autre crapule. On a vite su. Sa complice en transparence, Rama Yade, accueille l’humaniste de Tripoli avec le sourire ultra-brite de rigueur ; Kouchner, lui, ne montre ni sa résignation, ni qu’il est de « gauche », ni qu’il n’est pas d’accord.

Pour comprendre tout ça, il faut laisser la parole à la presse gratuite. Quand on prend le métro, on tombe forcément dessus, on feuillette, on prend peur. Parce qu’on lui en a bien fait le reproche à Sarkozy de cette visite. « 20 minutes » reprenant ces critiques, finit ainsi son article, par une citation du président : « ”Si je n’avais pas parlé à Kadhafi, les infirmières bulgares n’auraient pas été libérées”, a rappelé le président ». A rappelé ? Parce que s’il le dit, c’est que c’est vrai ? C’est ça l’information ? Mais ce n’est pas fini. « Direct Soir » fait encore mieux. Parlant de la visite de Kadhafi, on lit qu’elle est permise parce qu’il est « redevenu fréquentable ». Le problème avec la presse gratuite, c’est que d’une part, elle n’est pas gratuite2, et que d’autre part, ce n’est pas de la presse.


1 Il existe deux merdes immenses en politique et en civilisation : la résignation et le pragmatisme. Actuellement, on est servi.

2 Elle est financée en partie par la publicité, donc par la consommation, donc par nous. Elle est aussi financée par la presse payante. Le Monde se plaint régulièrement de la presse gratuite mais sort en même temps son gratuit « Direct Soir ». Bref, ce n’est qu’une certaine presse qui est perdante avec les gratuits…

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