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Dernière partie : La question espagnole

Posté par marrickevin le Samedi, 10 novembre, 2007

La présence d’Espagnols en France n’est pas un phénomène nouveau. Beaucoup travaillent aux champs ou dans les grands centres urbains. A cette immigration laborieuse – au sens premier du mot – s’ajoute, comme pour un grand nombre de populations, une immigration politique. Rien de bien original. C’est en fait le nombre des réfugiés qui fait la spécificité de cette immigration. A partir de 1936, la progression des troupes nationalistes vers le nord et l’est de l’Espagne n’offre aux populations que la France comme porte de sortie. Et, entre janvier et mai 1939, ce sont plus de 500 000 Espagnols qui vont franchir la frontière.

Les effectifs espagnols en France sont modestes jusqu’en 1936 même si, à partir de 1923, la dictature de Primo de Rivera fait fuir un grand nombre de libéraux, de progressistes et de nationalistes catalans, et, même si, en 1931, la chute du roi Alphonse XIII fait fuir de nombreux monarchistes1.

La guerre civile entre les nationalistes et les Républicains (autour du Frente Popular, vainqueur des élections de février 1936) entraîne de fortes migrations. Entre mai et octobre 1937, 50 000 Espagnols, venant principalement de Bilbao, Santander et Gijón, se réfugient en France. Les passages se poursuivent, moins nombreux, jusqu’au début de l’année 1939 lorsque se déclenche un véritable exode de toute une population fuyant tant bien que mal. Prenant pour base le 1er janvier 1939, on compte 45 000 personnes entrées en France au 2 février (surtout des Catalans, Asturiens, Basques et Castillans). Le total se porte à 80 000 le 5 février et à 353 000 à la fin du mois. Fin mars, on compte 400 000 immigrants et 500 000 fin avril.

Les arrivées s’étant déjà multipliées depuis 1936, la France a fermé ses frontières. Mais, à la vue de la situation en Espagne à la fin de l’année 1938 et parce que l’hiver approchait, le gouvernement décide de les rouvrir pour permettre aux enfants, aux femmes, aux vieillards et aux malades de se réfugier en France. Les soldats passent clandestinement, ce que n’ignore pas le gouvernement, qui interdit aux Espagnols de résider près de la frontière. Il leur est aussi interdit de résider près de centres urbains où la population étrangère est déjà importante. Et, pour répondre aux arrivées massives du début de 1939, le gouvernement Daladier envisage de créer en Espagne une zone neutre, quasiment Etat indépendant, pour les réfugiés, et qui serait d’abord ravitaillée par la France et l’Angleterre, mais le projet est rapidement abandonné.

Les expulsions se poursuivent. Si bien que des personnes admises en raison de l’hiver sont parfois renvoyées en Espagne car elles n’ont pas de papiers. Un statut spécial est créé pour les immigrants espagnols : ils sont autorisés à rester s’ils sont hébergés par un particulier ou s’ils ont assez de ressources pour vivre sans occuper un emploi. Les mesures ne sont que partiellement appliquées et en 1939, les civils sont logés tant bien que mal2. En revanche, la majorité des miliciens – environ 210 000 personnes – est placée dans des camps de concentration aux conditions sanitaires déplorables, ce qui entraîne de nombreuses évasions. C’est le moment que choisit Albert Sarraut, alors Ministre de l’Intérieur, pour sortir de son chapeau une idée improbable : « déplacer » (pour ne pas dire « déporter ») les Espagnols vers les possessions françaises du Pacifique et d’Amérique. A sa grande surprise, le projet n’est pas retenu.

L’opinion devient de plus en réservée, voire hostile. D’autant plus que certains partis font peser la menace d’un danger politique et social. Le 10 mars 1939, devant la Chambre, le député d’extrême droite Jean Ybarnegaray parle des Espagnols en des termes peu voués à leur plaire et à les faire aimer : « milliers de pillards », « incendiaires », « dynamiteurs », « assassins » et « tortionnaires ». L’extrême droite lance alors un grand slogan : la France est devenue « le dépotoir de l’Europe »3 qui accueille « lie, tourbe, racaille, plèbe et pègre internationale ». Les antisémites, faisant feu de tout bois, et dans un clin d’œil au cousin germain, se servent des Espagnols pour appuyer leur thèse du complot que préparent les Juifs contre la France. Les deux populations auraient un numéro de cirque à deux. Il est vrai que les Espagnols ont soudain un poids démographique permettant toutes les propagandes. Surtout que les Juifs, alors 200 000, représentent à peine 0,75 % de la population.

Les Espagnols sont en fait une cible privilégiée de l’extrême droite depuis le début des années 1930 qui l’associe fréquemment aux Juifs. A l’occasion de la guerre d’Espagne, de nombreux tracts circulent à Paris. L’un d’eux porte ce texte, clair : « Français, ne viens pas en aide aux voleurs espagnols et de leurs complices les Juifs ». Et voici, avec un sic immense, le texte, exact, à la ponctuation, à l’accent et à la majuscule près, d’une lettre anonyme – les sauveurs de la patrie ont un courage à toute épreuve – reçue par la préfecture de police de Paris, en avril 1934, et dénonçant des communistes espagnols :

 

« Veuillez vous noter les noms et adresses d’une bande de provocateurs révolutionnaires qui malgré les menaces qu’ont déjà reçu à la Préfecture de Police ils continuent avec plus de mauvaises idées. Cette bande le 6 et 9 février dernier ont été à Paris avec le groupe de communistes avec des lames de rasoir fixés au bout d’un baton de bois pour se défendre contre la force publique, ils font des réunions toutes les semaines dans des salles de la commune, d’accord avec le parti communiste de France et Espagne avec beaucoup de liberté, ils font des menaces aux autres ouvriers Espagnols en se faisant voir avec beaucoup d’autorité Publique parce qu’ils sont beaucoup favorisés par les municipaux communistes, cette bande vit avec l’allocation de chômage et avec des bons d’alimentation et bons habillements qu’ils reçoivent en quantité toutes les semaines du Bureau de Bienfaisance, ils sont plus favorisés que les honnêtes ouvriers Français. C’est ridicule de voir comme la justice et la force publique tolère ces abus de la part de ses ennemis.

Ici-joint veuillez trouver les noms et adresses. »

 

Le gouvernement Daladier prend les mesures qui s’imposent. A partir du 2 mai 1938, un étranger à trente jours pour être en règles. Sans ça, attention, il risque, pour entrée illégale sur le territoire, lisons-bien, un an de prison et l’expulsion. Les Espagnols, sans doute, fait qu’ignorent l’extrême droite, ont le don d’ubiquité. Du 13 août au 12 novembre, le nombre de commissaires et inspecteurs de la police des étrangers est augmenté de 255 personnes, le contre-espionnage est renforcé, les effectifs policiers aux frontières sont renforcés.

Enfin, et il n’est pas question ici de guerre, encore moins d’occupation nazie ou de régime de Vichy, un projet gouvernemental, peut-être parce qu’on avait trop entendu l’extrême droite accuser Juifs et Espagnols d’être de mèche, est lancé. On envisage d’interdire aux Juifs l’exercice de certaines professions, notamment dans la fonction publique. Le déclenchement de la guerre, en 1939, stoppe immédiatement la progression de l’idée. Partie remise.


1 Ils sont 255 000 en 1921, 326 000 en 1926, 351 000 en 1931 et 253 000 en 1936.

2 Un peu plus de 150 000 personnes sur les 500 000 sont ainsi secourues.

3 Un dessin, paru dans le journal d’extrême droite Gringoire, le 18 septembre 1936, montre une carte de la France sur laquelle on déverse des seaux dont coulent les inscriptions « Juifs allemands » depuis l’Allemagne, « Antifascistes » depuis l’Italie, « Anarchistes » et « Frente Popular » depuis l’Espagne.

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