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Cinquième partie : Les étrangers politiques

Posté par marrickevin le Jeudi, 8 novembre, 2007

Bénéficiant d’une solide réputation à l’étranger, la France va accueillir, durant l’entre-deux-guerres, un grand nombre de réfugiés politiques tournés vers un pays connu pour respecter le droit d’asile et être une terre de liberté. Ces réfugiés vont bien souvent être courtisés, pour leurs effectifs, par les différents mouvements politiques, à l’exception notable des 65 000 Arméniens qui, en dehors des attaques racistes, ne sont l’objet d’aucune attention particulière.

Aucun parti politique, si ce n’est l’extrême droite – la ritournelle commence à être connue – ne s’oppose à ce droit d’asile, au moins en principe, sans discussion possible. Le 29 janvier 1933, Edouard Herriot réaffirme que ce droit est « un des éléments essentiels de la doctrine républicaine ». Le 5 avril, alors qu’entre 25 et 30 000 Juifs allemands ont déjà passé la frontière après la nomination d’Adolf Hitler à la chancellerie, le Ministre de l’Intérieur Camille Chautemps déclare quant à lui que « ce sera, une fois de plus, un honneur pour notre nation que de demeurer fidèle à des traditions généreuses d’hospitalité dont elle s’est toujours flattée ».

On craint toutefois une chose : que le bord politique opposé courtise les étrangers. On ne se prive pas à vrai dire. L’extrême gauche fait de l’œil aux antifascistes italiens (les fuorusciti) ; l’extrême droite fait de même avec les Russes blancs. C’est de bonne guerre. On ratisse large ; on est là pour ça de toute façon. Les gouvernements successifs ne sont pas forcément autant compréhensifs. Camille Chautemps en 1924 puis Albert Sarraut en 1926 passent des circulaires demandant à la police de dissoudre tout groupement politique étranger. Et si les immigrés ont le droit de faire grève, il leur est interdit de mener un mouvement. Pour l’extrême droite, c’est la moindre des choses qui se scandalise que les étrangers, à l’abri en France, se permettent de critiquer le gouvernement de leur pays d’origine et qui constate que « le culot de ces métèques dépassent vraiment tout. Qu’ont-ils donc à revendiquer dans ce pays qui les héberge ? » (L’Action Française, 24 avril 1930).

Dans les faits, selon Olivier Milza, « l’étranger était courtisé quand son combat servait celui de certains nationaux mais marginalisé quand son existence matérielle semblait menacer celle des Français ». Et, en réalité, pour être honnête, l’extrême droite n’est pas alors opposée au droit d’asile, sauf quand il s’applique aux socialistes, communistes, anarchistes, francs-maçons, antifascistes italiens et aux Juifs. A part eux… Et c’est avant tout la presse conservatrice qui demande l’expulsion des immigrés ayant des activités politiques. A. de Montagnon, dans Le Petit Bleu du 30 septembre 1928, décline toute responsabilité pour ce qui pourrait ensuite advenir de l’expulsé de retour dans son pays : « Tant pis s’il y est l’objet de persécutions politiques. Il n’avait qu’à se comporter convenablement chez nous ». Evidemment, avec de tels arguments. Mais Pierre Gaxotte a une bien meilleure idée. Dans Je Suis Partout, le 13 octobre 1934, il demande qu’on construise des camps de concentration à Madagascar pour les immigrés engagés politiquement. Encore mieux !

Fréquemment accusée par l’extrême droite d’accueillir les étrangers pour en faire une force révolutionnaire, l’extrême gauche, par la voix de Julien Racamond, juge, lors du Congrès du Parti Communiste en 1932, qu’elle n’en fait pas assez pour les immigrés : « Dans les luttes politiques, avons-nous encadrés ces éléments ? On s’occupe des électeurs, mais pas des autres » (L’Humanité, 19 mars 1932). Il poursuit le 9 août 1932 : « On affirme certes de belles théories internationales, mais en dernière analyse on laisse les ouvriers étrangers se débrouiller comme ils l’entendent, risquer la répression aggravée, l’expulsion, sans qu’une solidarité effective les réconforte et les défende » (L’Humanité).

Ca devient du grand n’importe quoi. On se croirait à la bourse, autour de la corbeille. La droite accuse les gouvernements étrangers d’envoyer en France les éléments les plus perturbateurs, elle accuse la gauche de défendre davantage les étrangers que les Français, et elle accuse l’extrême gauche de maintenir les immigrés dans la pauvreté pour mieux les enrôler. Pour l’extrême gauche, ceux qui s’opposaient à l’accueil des étrangers étaient assimilables aux nazis et les Russes blancs étaient en France pour préparer une révolution en U.R.S.S. La droite revient à la charge et accuse les mouvements anticoloniaux de manipuler les étrangers en vue d’insurrections. Elle emporte la partie ; c’est ce discours que relaie l’opinion publique : les immigrés viennent en France dans l’unique but de se servir d’elle comme d’une base arrière pour préparer des coups d’Etat et des révolutions.

Dans la réalité, les allogènes ont des activités politiques extrêmement limitées. Il arrive de croiser de petits groupes arborant des costumes ou emblèmes nazis, fascistes ou communistes, mais cela reste très marginal. En 1936, sur les 100 000 Italiens vivant à Paris, 500 sont au Parti Communiste Français, 600 au Parti Socialiste des Travailleurs Italiens, 200 au Parti Socialiste Unitaire Italien, 1 500 à la C.G.T.U., 100 à la Fédération des Républicains Italiens en Europe, 500 à la Ligue des Droits de l’Homme et 1 500 au Fascio de Paris. Tout juste de quoi manifester.

Mais le complot, voilà le vrai danger. La guerre de 14-18 ? Un complot ! Et comment ! Orchestré par l’Etat, pour spolier les bons Français. C’est du moins ce qu’en dit le journal d’extrême droite L’Ami du Peuple1, le 8 mai 1928 : « Il semble qu’on ait fait tuer ou mutiler deux à trois millions de nos meilleurs hommes […] avec le dessein prémédité de donner leur terres, leurs foyers […] à des gens de toutes origines […]. On ne sait si nos deux millions de morts ont été sacrifiés pour sauver la France ou pour qu’il fût plus facile de la livrer ».

Mais ça, c’est du complot de pacotille. Non, les vrais comploteurs, ce sont les Juifs. Alors eux ! Très fort au début du siècle – l’Affaire Dreyfus est passée par là –, l’antisémitisme a été fortement affaibli par la guerre, les Juifs ayant, naturellement, combattu comme les autres. Sa vigueur lui revient avec l’arrivée de Juifs fuyant les pogroms à l’est et le nazisme2. Céline ne nie pas le phénomène mais nuance, car « ils ont dû drôlement chercher les persécutions »3. Pour Léon Daudet, dans L’Action Française du 28 avril 1933, le doute n’est pas permis, ce sont des traitres en puissance : « Il est bien clair que les émigrants sémites chez nous, dans leur désir de rentrer en grâce auprès des autorités allemandes, se mettraient aux ordres de celles-ci en cas de guerre et d’invasion ». Celle-ci, on ne l’avait encore jamais lue… Comme mesures immédiates, on demande que les Juifs étrangers soient expulsés et que les Juifs français soient déchus de leur nationalité, exclut de l’armée et de la fonction publique et que leurs biens soient confisqués par l’Etat.

Enfin, les antisémites se déchaînent en 1936 avec l’arrivée à la Présidence du Conseil de Léon Blum. Léon Daudet, imperturbable, dans L’Action Française du 10 octobre 1936, réalise, en quelques phrases, une curieuse mixture : « Du fait de la République, régime de l’étrange, nous subissons actuellement trois invasions : la russe, l’allemande, et notamment la juive allemande, et l’espagnole. La crapule de ces trois nations s’infiltre et s’installe chez nous. Elle y pille, elle y corrompt, et elle y assassine [il ne tient pas le même discours quand il s’agit des Russes blancs]. Ce mouvement immonde, et qui va en s’accélérant, annonce la guerre. Il date de loin, de l’affaire du traitre Alfred Dreyfus. La nomination d’un Juif rabbinique, Léon Blum, totalement étranger à nos mœurs, coutumes et façons de comprendre et de ressentir, multiplie actuellement le péril par dix ».

A cela s’ajoute les affaires. Toutes plus médiatiques que les autres. En 1933, l’Affaire Stavisky remue le pays et entraîne une poussée d’antisémitisme. Russe, juif, naturalisé français en 1910, Serge Alexandre Stavisky est arrêté pour escroquerie (mise en circulation de faux bons de caisse pour une valeur totale de 235 millions de francs). Révélée par Le Canard Enchaîné, l’affaire fait grand bruit : Stavisky a pour complice un député4 et entretient de proches relations avec la police, certains sénateurs, certains patrons de presse et avec le ministre des Colonies Albert Dalimier. On apprend que Stavisky a déjà fait l’objet de poursuites, étouffées, pour escroquerie, et que le procureur général, beau-frère du Président du Conseil Camille Chautemps, s’arrange pour faire traîner l’enquête et repousser le procès. Aussi, lorsque Stavisky est retrouvé agonisant, le 7 janvier 1934, dans un chalet de Chamonix, les attaques contre le régime parlementaire, la classe politique et les Juifs se multiplient. D’autant que l’enquête conclut à un suicide, ce qui ne convainc personne5. L’affaire a, en plus, le fâcheux défaut de faire suite à l’Affaire Hanau et à l’Affaire Oustric6.

Voilà pour l’argent. Voyons pour le sang. Après le délit, le crime. Le 6 mai 1932, le Président de la République Paul Doumer est assassiné par le Russe Gorguloff, qui donnera comme raison à son crime la non-intervention de la France contre les Bolcheviks7. Le 9 octobre 1934, ce sont Louis Barthou, Ministre des Affaires Etrangères, et le roi Alexandre de Yougoslavie qui sont assassinés à Marseille par les Oustachi, une société secrète croate. Voilà qui renforce un peu plus l’opinion publique dans l’idée que les étrangers font de la France le terrain de leurs revendications politiques.

L’Affaire Trotski est d’un autre ordre. Menacé par les staliniens en U.R.S.S., Léon Trotski demande l’asile politique à la France. L’extrême droite et les communistes, hostiles à sa venue, s’opposent alors aux socialistes. Le 6 juin 1929, Léon Blum écrit dans Le Populaire que la « règle de l’hospitalité ne connaît pas de restriction, n’admet pas d’exception », que la France n’a de frontières « pour aucun exilé, pour aucun proscrit, pour aucune victime, pas plus pour celles de Staline que pour celles de Mussolini ». L’extrême droite préfère jouer sur le patriotisme plutôt que sur l’humanisme. Et tant pis pour la vérité : l’Action Française n’hésite pas à écrire le 17 avril 1934 que la France a « à sa porte, Trotski, le traître de Brest-Litovsk. Ce monstre a-t-il sa place au soleil dans le pays qui pleure les milliers de morts tombés par sa faute ? ». Finalement, Trotski s’incruste, il entre sans qu’on le sache, il sauve sa peau. Cela finit par se savoir et, après avoir été allégrement calomnié par la droite – pour la route – il est expulsé. Dommage, selon Léon Daudet pour qui « fusiller légalement Trotski eût mieux valu que de le refouler » (L’Action Française, 21 avril 1934). Patience.

L’opinion publique en est persuadée à présent : ça fait beaucoup. Pourtant, à bien y regarder, les étrangers ne refusent pas l’assimilation. Au contraire. Et même, des Italiens installés en France créent l’Union Populaire Italienne et critiquent les revendications territoriales de Mussolini sur la France. Et, plus significatif, on assiste à la création des Amis de la République Française qui regroupent rapidement plus de 130 000 étrangers faisant le serment de se mettre au service de la France en cas de conflit. Las ! la ruse ne prend pas. Lorsque la guerre est déclarée en 1939 et qu’ils tiennent parole, le gouvernement décide de tous les incarcérer. Bravo les gars !


1 Fondé en 1928 par François Coty, le journal tire à plus d’un million d’exemplaires dès 1930. Propriétaire du Figaro dans les années 1920, admirateur de Mussolini, F. Coty a fait fortune dans la parfumerie. La création de L’Ami du Peuple, vendu deux sous, lui vaut un procès intenté par les journaux à cinq sous (Le Matin, Le Journal et Le Petit Parisien). Condamnés, ils lui versent deux millions de francs de dommages et intérêts. Il soutient financièrement, en 1927, la création des Croix de Feu. Elu maire d’Ajaccio en 1931, le stade de la ville porte toujours son nom.

2 On estime que 50 000 allemands vinrent en France après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, plus 6 à 8 000 Autrichiens après l’Anschluss (qui passèrent plutôt inaperçus). 4 000 Allemands quittèrent également la Sarre après le plébiscite rattachant la région à la l’Allemagne (plus de 90 % de oui) le 13 janvier 1935.

3 Bagatelles pour un massacre, 1937.

4 Le député-maire de Bayonne Dominique-Joseph Garat.

5 Le Canard Enchaîné titre alors : « Stavisky s’est suicidé d’une balle tirée à trois mètres. Ce que c’est d’avoir le bras long ».

6 La première en 1928, la seconde en 1929, toutes deux révélées par Le Canard Enchaîné. Après l’Affaire Oustric, Jules Rivet parle d’un « scandale qui ne scandalise même plus. On a l’habitude ».

7 On retrouve sur lui un carnet où il est écrit : « Mémoire de Paul Gorguloff. Chef président des fascistes russes. Qui a tué le président de la République française ». Il est guillotiné le 14 septembre 1932 malgré les protestations de la Ligue des Droits de l’Homme.


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