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Quatrième partie : La crise des années 1930

Posté par marrickevin le Mercredi, 7 novembre, 2007

En 1931, les premiers effets de la crise économique partie des Etats-Unis en 1929 se font ressentir en France. En une année, la production d’acier chute de 17 %, les revenus du tourisme baissent de 30 %. Entre 1930 et 1935, l’indice de production passe de 100 à 82, les revenus de l’industrie et de l’agriculture sont divisés par deux. Sur 12,5 millions de salariés, il y a officiellement 503 000 chômeurs (soit moins qu’en 1927) ; 426 500 d’entre eux touchent des aides. En réalité, il y a sans doute près de deux millions de sans-travail. La France comptant alors environ trois millions d’immigrés, et l’étranger, selon les schémas bien connus, va encore en prendre pour son grade. A cela près qu’il passe du statut de concurrent à celui de rival.

La poussé xénophobe n’a alors rien de comparable avec celle des années 1920. Le député conservateur Pierre Amadieu du Clos, le 18 décembre 1931, à la Chambre, déclare, avec une syntaxe douteuse, que la France « ne souffre pas d’une crise de chômage, mais d’une crise d’invasion étrangère ». Les ouvriers manifestent régulièrement pour demander la préférence nationale à l’embauche, criant lors de leurs défilés que les étrangers « arrachent le pain de la bouche des Français ». Dans le nord, les bagarres entre Français et Belges sont quotidiennes. En 1933, un bûcheron italien est assassiné ; en 1938, c’est un contremaître étranger qui est tué par cinq Français. Journaux et administrations ne comptent plus les lettres de dénonciations qu’ils reçoivent.

Très inspiré, le journal d’extrême droite Je Suis Partout est le premier à faire l’équation, simple, évidente, mais fausse, que les étrangers sont la cause du chômage1. Il a même une solution : expulser un nombre d’étrangers légèrement supérieur au nombre de chômeurs ; on ne sait jamais, des fois qu’on aurait tort. La gauche n’est pas en reste. Pierre Mendès-France et Edouard Herriot demandent un contingentement des immigrés dans les entreprises. La C.G.T., par l’intermédiaire de son journal Le Peuple, fait encore mieux : « Le principe de fraternité ouvrière doit fléchir au profit des travailleurs nationaux » (27 novembre 1934).

En principe, la France garantit aux étrangers la liberté de conscience, de culte, de déplacement, de travail et d’achat. Dans les faits, un décret du 2 avril 1917 – et maintenu après la guerre – oblige un étranger à détenir une carte d’identité ; et le visa est obligatoire pour les Néerlandais, Allemands, Américains, Grecs, Polonais, Roumains, Yougoslaves et ressortissants des pays baltes. Enfin, ne prenons pas risques inconsidérés, il est entendu qu’un étranger n’a pas le droit de diriger un syndicat ou de gérer un journal.

Les frontières sont fermées dès le début des années 1930. Bien, mais que fait-on pour ceux qui sont déjà là ? Le centre gauche, les communistes et les réformistes demandent que soient expulsés les fauteurs de troubles et qu’on encourage les départs. Les mesures suivent. Voilà que le gouvernement se prend à écouter les communistes. Il y a 43 700 sorties contrôlées en 1930, 93 000 en 1931 et 108 000 en 19322. On ne délivre plus de carte de travail aux arrivants et le renouvellement de la carte d’identité est soumis à de multiples conditions.

Que voulez-vous ? Il est des sujets sur lesquels chacun a son opinion. Et quand il y a en plus un problème, chacun a sa solution. Les nationalistes ne sont pas satisfaits. Non, ce qu’il faudrait, c’est taxer les immigrés plus que les Français afin qu’ils financent les caisses de chômage et les frais de rapatriement. Ils ont payé pour venir, ils peuvent bien payer pour repartir. Les conservateurs proposent qu’on retienne quinze centimes par jour sur le salaire des immigrés. Les radicaux, quant à eux, demandent qu’on taxe les patrons qui sous-paient les étrangers. Les socialistes, avec d’autres radicaux, demandent qu’il ne puisse pas y avoir plus de 10 % d’immigrés dans une entreprise. Mettons tout ça au clair : une loi du 10 août 1932 écarte les principes de préférence nationale, d’interdiction pour les étrangers de changer de profession et d’un pourcentage maximum d’allogènes dans les entreprises. En revanche, la proportion d’étrangers dans une profession ou une branche socioprofessionnelle peut-être fixée par décret après consultation du Conseil National de la main-d’œuvre et à l’initiative du gouvernement3. La mesure toutefois n’est valable que pour les salariés.

Des voix s’élèvent pour demander, en plus, une protection accrue dans des secteurs bien particuliers. Le 12 février 1935, devant la Chambre, le député conservateur Joseph Denais déplore que « n’importe qui, venant de n’importe où, [puisse] tenir en France commerce de n’importe quoi ». C’est vrai, c’est quoi ce foutoir ? Pierre Laval aménage donc la loi du 10 août 1932 et aligne les artisans sur le régime des salariés. Pas sûr que Denais soit vraiment satisfait. Le 2 mai 1938, Edouard Daladier renforce l’obligation pour les allogènes de détenir une carte d’artisan. Elle fait désormais office de permis de séjour et d’autorisation d’exercice de la profession. D’autres milieux font pression. En 1932, la profession d’avocats est restreinte pour les étrangers. Une protection comparable est mise en place en ce qui concerne la médecine avec la loi Ambruster d’avril 1933 et de juillet 1935. On a là un autre argument que le nombre (les immigrés ne représentant que 3 % des médecins) : les étrangers sont des incapables. La loi entérine donc ce jugement. Dans les faits, de nombreux chirurgiens français font appel au savoir-faire de chirurgiens étrangers pour des opérations délicates et pour ne pas prendre de risques en cas d’erreur.

On comprend facilement que les discours et les actes associés, le nombre d’étrangers diminue sensiblement. L’extrême droite, sans surprise, estime qu’on n’en fait pas assez. Les économistes et le patronat estiment qu’on en fait beaucoup trop. Un peu de souplesse. Non seulement, nous avons encore besoin des immigrés. Mais les traiter d’envahisseurs alors que c’est la France qui est allée les chercher, c’est un peu fort. A gauche, certains communistes, fidèles à l’internationalisme résistent à la tentation xénophobe. Reprenant l’argument de la concurrence déloyale, Henri Reynaud s’essaye, dans L’Humanité du 17 octobre 1933, à l’autocritique : « S’ils [les étrangers] sont souvent obligés de travailler avec des salaires inférieurs et des conditions plus graves que les Français, ceci est davantage le résultat des difficultés de leur situation particulière et du manque de travail syndical de nos organisations dans leur milieu, plutôt que la conséquence de leur état d’esprit spécial ». Le député communiste Arthur Romette, le 8 juin 1934, ne s’embarrasse pas de chemins détournés lorsqu’il déclare devant la Chambre que l’injustice xénophobe et les expulsions honteuses sont « la politique des racistes hitlériens appliquée à notre pays. Hitler disait que les Juifs étaient responsables de la crise. En France, on dit que ce sont les Polonais ». Des questions ?

L’extrême droite n’en finit pas de dénoncer ces immigrés qui installent en France leur culture, leurs coutumes, leur langue. Ils partent de chez eux pour vivre en vase clos. A ceux qui leur répondent qu’il y avait entre 1920 et 1926 environ 6 000 naturalisations par an et qu’il y en a plus de 27 000 par an depuis 19274, l’extrême droite, secondée par les modérés, rétorque qu’on ne fabrique là que des « Français de papiers ». Voilà l’illusion : faire des vrais Français avec des papiers administratifs. Est-ce qu’on crée de la richesse en imprimant des billets ? Et puis, quelle confiance peut-on accorder à des gens qui changent de nationalité ? Socialistes et radicaux ont bien du mal à se faire entendre lorsqu’ils répliquent que la naturalisation est nécessaire pour des raisons démographiques, qu’elle est sûre compte tenu des longues démarches et des conditions5.

Toujours est-il que les étrangers sont toujours autant attaqués, autant pour ironiser sur leurs coutumes vestimentaires ou culinaires qu’à cause des craintes qu’ils suscitent. Cela est surtout vrai pour les Nord-Africains, affligés de tous les maux possibles. Vrai, certains portent maladies et germes dus à leur habitat d’origine et aux conditions de logement en France, mais les jugements et imageries exagérées ne manquent pas : « La syphilis […], ils [les Nord-Africains] en sont atteints, héréditairement, presque tous »6. L’idée est très répandue : les étrangers n’ont aucune pratique hygiénique. Et en plus, ils importent leurs maladies. Comme les rats. En 1925, 20 % des allogènes malades soignent une syphilis, certains sont atteints par la tuberculose et la variole, des cas de peste (à Paris) et de trachome (dans l’est et à Marseille) sont observés. Les xénophobes s’en donnent à cœur-joie. Las ! c’est trop gros. C’est un fait que dans l’entre-deux-guerres, la tuberculose n’avait pas disparu de France et les étrangers la contractaient presque tous en France ; tout comme la syphilis au reste.

Bon, d’accord. Passe pour la santé. Mais la criminalité, c’est eux ! Aucun doute ! Effectivement, si l’on se fonde sur les statistiques toutes plus partisanes les unes que les autres, on constate que de 1926 à 1931, 25 % des personnes arrêtées sont étrangères7. Mais arrêtées ne signifie pas coupables, et les immigrés étaient beaucoup plus sujets que les autochtones aux arrestations arbitraires. Oui, mais entre 1919 et 1925, entre 10 et 17 % des personnes condamnées en Cour d’Assises sont étrangères (20 % les années suivantes)8. Et les « statistiques » ont montré que les Africains commettaient 15 fois plus de crimes que les Français, les Polonais 4 fois plus, les Italiens et Portugais 3 fois plus, les Espagnols 2 fois plus, les Belges et les Anglais le même nombre et les Suisses moins. Des enquêtes plus objectives montrèrent qu’un étranger constituait souvent un coupable idéal. Rien de tel pour sauvegarder la cohésion d’un village que d’accuser quelqu’un qui n’est pas du coin. Les immigrés commettaient en fait autant de crimes et délits que les Français, en proportion de leur population, même dans les grandes villes9.

L’opinion publique se forgeant bien souvent par la rumeur, les étrangers furent rapidement accusés d’être plus volontiers homosexuels, pervers et violeurs. Des faits isolés donnèrent une réputation à toute une communauté (deux femmes assassinées par deux Maghrébins, la torture et le meurtre de fermiers par quatre Polonais en 1924,…). Enfin, on est toujours, quoi qu’il arrive, les moins bien lotis, et l’évidence voulait que la Justice se montrât beaucoup plus clémente avec les étrangers.

Durant les années 1920, puis plus véhémentement durant les années 1930, le racisme était féroce et son expression n’était proscrite ni des bancs des assemblées ni de colonnes des journaux. Pour L’Action Française du 14 août 1933, « ces êtres visqueux [les étrangers], mous comme des éponges, ne rendraient, si on les pressait, que du pus ». Dans la Revue Internationale des Sociétés Secrètes, Pierre Colmet écrit le 27 novembre 1927 que les Juifs sont des « émigrants pourris de lèpre orientale » tandis que le 27 août 1929, dans La Libre Parole, Henri Coston s’écrie : « Mort aux métèques, à bas les judéo-polacks ». Céline, plus en verve, dénonce « la racaille arméno-croate, bourbijoire, valacoïde, arméniaque, roumalianesque »10. Pour Ralph Schor, Céline « [reflète], avec son débit torrentiel et son sens de l’invention verbale, l’opinion du Français ordinaire qui se [contente] de crier : sale bicot ou : métèque ». Chacun son style.


1 Le journal est rejoint sur ce point par le socialiste Fernand Laurent qui déclare à la Chambre qu’il y a un « paradoxe irritant en France : 500 000 chômeurs et deux millions d’ouvriers étrangers ».

2 En 1927, 1932 et 1935, il y eut plus de sorties d’étrangers que d’entrées.

3 De 1934 et 1936, 533 décrets de ce type sont pris.

4 Ces chiffres se maintiennent jusqu’en 1939.

5 Pour pouvoir être naturalisé, il faut résider en France depuis trois ans (la durée minimum était de dix ans avant 1927), un organe spécifique – le Bureau du Sceau – étudie les candidatures et statue, et la déchéance de la nationalité française reste possible.

6 P. Godin, Note sur le fonctionnement des services de surveillance, de protection et d’assistance des indigènes nord-africains, 1933.

7 Le chiffre monte à 75 % dans les Alpes Maritimes.

8 Cette proportion atteint 53 % à Marseille où les étrangers représentent 19,3 % de la population. 21 % des assassinats y sont commis par des immigrés.

9 A Lyon, les immigrés commettaient 0,1 % de plus de crimes et délits par rapport aux Français.

10 L’Ecole des cadavres, 1938.

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