Troisième partie : Les années 1920 ou les premières crises
Posté par marrickevin le Vendredi, 2 novembre, 2007
Le phénomène est facilement compréhensible : les étrangers ont tendance à se regrouper, le plus souvent par communautés. Ils vont ainsi créer de grands foyers, des « ilots denses », dans le bassin parisien, dans le nord et l’est industriels et miniers, sur l’axe rhodanien des Alpes au Midi, dans le Languedoc et le piémont pyrénéen. Sur la période 1919 – 1939, 20 % des habitants des Bouches-du-Rhône et des Alpes Maritimes sont des immigrés, Nice compte un quart d’Italiens, et, dans cent sept communes, les Polonais représentent plus de la moitié de la population. Le Tarn-et-Garonne qui comptait 523 étrangers en 1911 en compte plus de dix mille en 1931 (ce chiffre passe dans l’Aube de 2 500 à plus de treize mille). En fait, les immigrés restent surtout proches des frontières et des ports de débarquement : les Africains et Asiatiques se rencontrent surtout à Marseille, un tiers des Italiens vit le long de la Méditerranée, deux tiers des Belges vivent au nord. Et l’immigration se diversifie : en 1921, 79 % des étrangers viennent des pays limitrophes à la France ; la proportion est tombée en 1931 à 55 %.
Sur le plan professionnel, les étrangers ont tendance à se spécialiser dans certains domaines où ils sont parfois majoritaires (les Polonais dans les mines, les Italiens dans l’industrie de transformation et le bâtiment). Sur la période, 74 % des employés des mines de fer, 50 % des cimenteries et 24 % des travailleurs du bâtiment sont des allogènes. 25 % des mineurs de Saint-Etienne sont des étrangers (des Polonais surtout). Les immigrés sont très présents dans les grands centres urbains et sur les sites industriels où on a « besoin de bras ». Une bonne partie des emplois saisonniers – dans le fruit, le légume ou la fleur – près des frontières est occupée par des Italiens et Espagnols. 95 000 étrangers travaillent sur des domaines en faire-valoir direct ou indirect et, en 1929, 260 000 immigrés – dont 31 % d’Italiens – travaillent dans les campagnes.
Selon Olivier Milza, d’ailleurs, « le cas italien offre sans doute le meilleur modèle d’enracinement social et professionnel et d’une contribution essentielle à la croissance du pays au cours des années 1920 ». Très présents en vallée alpine, ils favorisent le développement industriel et minier (surtout concernant la bauxite), ils participent au démarrage industriel de l’étang de Berre (dont ils représentent 21 % de la population le bordant en 1931). Et, plus précisément, les Vénètes et les Frioulans, dont les compétences en irrigation et compost sont très recherchées, ralentissent le déclin démographique et la déprise de la terre dans le sud-ouest (Gers, Lot-et-Garonne, Landes).
Dès 1924 toutefois, on assiste à une première remise en cause de l’immigration due à une grave crise du logement et à des investissements fortement en baisse. Le franc est déprécié et on compte, officiellement, le problème est toujours le même, 265 000 chômeurs (315 000 en 1925). La droite comme la gauche, tout autant que les syndicats, rejettent la faute sur les étrangers, boucs émissaires de choix. On les accuse, aussi bien à la Chambre que dans la presse, d’entrer en concurrence avec les Français, d’occuper trop de logements et de léser les Français. Voyons ça. En 1924, les étrangers occupent 0,4 % des logements (1,7 % en 1927), ce qui semble n’avoir rien d’excessif1. Autre reproche, fréquent : les immigrés spéculent, ils boursicotent et envahissent les marchés. Voilà d’où vient la ruine du pays. Il faudra donc, après une ordonnance du 23 février 1924, que les étrangers obtiennent une autorisation du gouvernement pour entrer en bourse.
Pour beaucoup, on n’en fait pas assez. Les communistes et les syndicats ne tardent pas à demander la limitation des entrées et le rapatriement du « surnombre »2. Le problème est simple : les étrangers acceptent des salaires plus bas que les Français et font donc plus volontiers des heures supplémentaires, faisant perdre à tout le monde le profit de dures luttes politiques. Le 28 avril 1925, le rapport que le préfet du Nord remet au Ministre de l’Intérieur ne sait qu’aller dans ce sens : « Fréquemment, ces étrangers acceptent de travailler à des conditions inférieures aux barèmes établis. D’autre part, ils font volontiers des heures supplémentaires de travail, ce qui motive des plaintes de la part des manœuvres français lésés par cette concurrence ». En 1923, déjà, un Algérien a été tué par des syndicalistes à Paris qui croyaient qu’il travaillait le 1er mai. En 1938, à Lyon, c’est un Polonais qui sera assassiné car il n’est pas en grève.
On remet ça en 1926-1927. Les prix augmentent fortement et le franc est à nouveau déprécié3. On a pris le coup de main contre les étrangers, c’est une combine qui marche. Accusés, levez-vous. Cette fois, ce sont les touristes qui sont coupables d’inonder le pays de leurs devises. Le mois de juillet 1926 voit une véritable poussée xénophobe. Des bagarres éclatent les 19 et 20 juillet à Montmartre entre Français et Anglais. Le 21 juillet, devant le Palais-Bourbon, les autochtones réalisent une prouesse sans précédent : deux cars de touristes sont pris pour cibles, les insultes et les pierres fusent. Bémol, et de taille, il s’agit en réalité de deux cars de police. A Pau, fin juillet, plusieurs groupes d’Anglais sont violemment conspués. Durant la crise, la droite, par l’intermédiaire du journal Le Temps, condamne la xénophobie. Mais, tandis que la gauche maintient une position moyenne, les radicaux s’en prennent directement aux immigrés. Seule L’Humanité écrit clairement, le 25 juillet 1926, que « c’est une honte et une stupidité de malmener les touristes étrangers ».
Le net recul de l’activité économique au début de 1927 entraîne une nouvelle augmentation du chômage4. Et la xénophobie ne se perd pas en chemin. En janvier, des chômeurs assomment un contremaître au seul motif qu’il est espagnol. La C.G.T. et la S.F.I.O. demandent l’arrêt total et immédiat de l’immigration. Le député socialiste Jean-Baptiste Lebas va même jusqu’à affirmer, le 28 janvier à la Chambre, qu’il faut se passer des immigrés pour leur bien : « Lorsque l’ouvrier étranger arrive en France, ce n’est pas pour mendier un secours, c’est pour vivre de son travail. Il est inadmissible que nous appelions des travailleurs étrangers qui risquent d’être aux prises avec la misère. Dans leur intérêt même, il faut cesser tout recrutement de main-d’œuvre étrangère ». La déclaration ne manque pas d’amuser Charles Maurras, toujours là, qui répond le lendemain dans L’Action Française : « Comme la faim chasse le loup du bois, le chômage ouvrier fait sortir les internationalistes de leur doctrine ». Mais il faut compter sur Raymond Poincaré – dont la gestion catastrophique du pays est en partie à l’origine de la crise – pour le coup de grâce. Le Président du Conseil, le 4 février, devant la Chambre, s’exclame : « Il n’est pas normal d’entretenir des travailleurs étrangers5, lorsque nous avons trop de travailleurs français. Nous devons [...] arrêter une invasion qui a été bienfaisante mais qui menace de devenir nuisible ». Invasion. Le mot est lâché.
Les vieux refrains faisaient toujours la meilleure impression, les conservateurs – appuyés ouvertement par la S.F.I.O. – accusent les étrangers d’accaparer les logements. L’Action Française, qui déplorait l’existence des taudis pour des raisons sanitaires – ne prenons pas de risques, les étrangers pourraient contaminer les bons Français – conclut, le 10 octobre 1928 : « La règle est la suivante : distribuer aux étrangers d’abord les appartements édifiés avec l’argent des contribuables français ». L’extrême droite, sans surprise, juge totalement insuffisante la nouvelle loi obligeant un étranger à obtenir une autorisation pour signer un bail de neuf ans6. Tout est bon pour accuser les immigrés. Voyez : les étrangers, en France, consomment du sucre en plus des Français, n’est-ce pas ? Eh bien, les productions coloniales n’y suffisant plus, le pays est obligé d’importer du sucre, ce qui pèse sur les finances et fait monter les prix. Absurde !
L’opinion publique, de son côté, craint de plus ne plus que les étrangers continuent de vivre comme ils vivaient dans leur pays. Olivier Milza analyse qu’ « on ne leur demande pas d’être ce qu’ils sont mais bien de devenir ce que les Français souhaitent qu’ils deviennent ». Par certains côtés, les immigrés maintiennent leur identité. En 1926, il y avait, par exemple, 167 journaux imprimés en France en langue étrangère7. Les immigrés les plus aisés se groupent en cercles isolés des Français et les pauvres sont encouragés par leur pays d’origine – surtout les Italiens et Polonais – à conserver leurs us et coutumes. Il n’est pas rare de voir les noms des rues des cités ouvrières changés par les étrangers eux-mêmes en rue de Varsovie, rue de Rome, rue de Belgrade, rue de Prague. Et, dans un rapport du 6 mars 1925, le préfet du Pas-de-Calais constate que les Tchécoslovaques et les Polonais « conservent leurs habitudes nationales et installent eux-mêmes des débits de boissons, des boucheries, des charcuteries, des épiceries, voire même [sic] des coopératives et des banques ». Certaines communautés obtiennent, en 1926, le droit, pour les enfants, de suivre des cours dans leur langue d’origine, en plus des cours en français.
On va également tenter d’opposer les étrangers des zones urbaines et ceux des zones rurales. Les premiers se font mieux à la vie française grâce à leur fréquentation des cinémas, des restaurants, des cabarets, mais cherchent assez peu, il est vrai, à connaître en profondeur la culture du pays. Pour certains, il est évident qu’on favorise l’assimilation par l’hospitalité et le bon accueil. Le député radical Charles Lambert crée ainsi, en 1928, le journal L’Amitié (imprimé en français, italien, russe et polonais) appelant à la simplification des formalités administratives et à la multiplication des naturalisations. D’autres louent le rôle de la terre et du travail agricole. Dans « L’immigration en France », Marcel Paon estime ainsi « infiniment préférable de céder dix hectares des hectares de nos terres à un étranger plutôt qu’un seul pavé des villes. La terre enchaîne ceux qui se donnent à elle. La ville n’exercera jamais la même attraction et l’étranger y restera toujours un étranger qui passe ».
Autre grief : les étrangers, en plus de tous leurs défauts, sont instables au travail. Entre 1918 et 1926, on a recruté 600 000 immigrés pour l’agriculture. Or, à cette dernière date, ils ne sont que 253 000 à travailler à la campagne. Sur la même période, 850 000 étrangers ont été recrutés pour l’industrie et on en compte, en 1926, 1 120 000. Visiblement, la terre n’enchaîne pas tant que ça. Le fait est qu’on réservait aux étrangers, plus fragiles administrativement donc moins tentés de se plaindre, les travaux les plus durs, des journées de 14 à 16 heures et des conditions de séjour déplorables, bien souvent l’étable. Jean Giraudoux en témoigne dans « Pleins pouvoirs », en 1939 : « Quand nous fîmes venir […] quatre cents paysans danois dans le nord de la France, ils repartirent le lendemain même de leur arrivée, épouvantés par les installations qu’on leur destinait ». Plus généralement, le journal communiste Rouge-Midi constate, en mars 1930 que « naturellement, les travailleurs étrangers sont employés aux travaux les plus pénibles, les moins payés. Voyez dans les villes de la Côte d’Azur : qui est à la voirie, aux terrassements ? Qui est manœuvre ? Qui loge dans les taudis des quartiers ? Les Italiens… C’est la chair à travail choisie par la rationalisation capitaliste, comme main-d’œuvre bon marché, source des profits les plus rémunérateurs ».
En attendant, crise et immigration conjuguées, une nouvelle discipline se diffuse : la chasse aux clandestins. On encourage en plus, et on les facilite, les départs volontaires tandis qu’une partie des chômeurs étrangers est expulsée. De plus en plus, les ouvriers reprennent le slogan « La France aux Français » qui fait la fierté de l’extrême droite. Isolée, la C.G.T.U. constate avec désarroi que « le courant xénophobe se développe rapidement chez les syndiqués » et continue de demander une liberté totale dans l’immigration. P. Rives, dans Le Populaire du 24 janvier 1927, s’empresse de contredire le syndicat : « Il ne faut tenter personne… Le chômage irait s’accentuant en France […] Tous les sans-travail, les déracinés [terme cher à Barrès et sans doute pas innocent] de l’Europe et d’ailleurs n’ont que trop tendance à s’accumuler chez nous. Est-ce bien le moment de supprimer tout barrage ? ».
Pour le porte-parole du patronat George Le Fèvre, grand avocat de l’immigration, il n’en reste pas moins, selon son ouvrage « Homme-travail » de 1929, que le slogan « ‘’La France au Français’’ ne résonne bien que parce qu’elle est creuse ». La formule est louable. Mais on eût préféré lire que le fameux slogan sonnait faux.
1 Pour mémoire, à cette date, ils représentaient environ 4 % de la population du pays.
2 Certains préfets demandent une préférence nationale pour l’embauche. Ces derniers, à mesure que les difficultés s’accumulent, se montrent de plus en plus hostiles envers les immigrés. Les syndicats, eux, demandent que Renault n’embauche que des Français.
3 Le 13 juillet 1926, une livre Sterling vaut 196 francs et un dollar 40 francs. Le 21 juillet, la livre vaut 243 francs et le dollar 50 francs. Quelques semaines plus tôt, au 27 mars, une livre valait 141 francs.
4 On compte alors 510 000 chômeurs.
5 On notera que, pour Poincaré, un travailleur ne sue pas, non, il est entretenu par l’entreprise.
6 La loi en question sera retirée en 1930.
7 30 en italien, 21 en russe, 15 en espagnol, 14 en polonais, 8 en arménien,…