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Archive de 25 octobre 2007

Deuxième partie : Les immigrés choisis

Posté par marrickevin le Jeudi, 25 octobre, 2007

A l’exception notable de l’extrême droite, la plupart des partis politiques sont favorables à l’immigration et à l’introduction massive et organisée de travailleurs étrangers en France. Reste qu’il faut les choisir. Plusieurs critères vont alors rentrer en ligne de compte. Le critère ethnique et racial, le plus important pour certains, joue un grand rôle. C’est l’époque des théories se voulant scientifiques, des grandes études sur les peuples et les races, issues du dévoiement des découvertes de Darwin. Le Docteur Martial réalise une grande étude fondée sur les groupes sanguins majoritaires au sein de plusieurs nations. A la suite de calculs improbables, il déduit des possibilités d’association entre certains peuples. Ses conclusions sont claires, évidentes : pour éviter les mauvais mélanges, pour ne pas déprécier le sang français, il faut faire appel aux Belges, Suédois, Allemands, Suisses, Hollandais, Tchécoslovaques, Polonais, Italiens et Berbères ; et surtout, surtout, il faut éviter les Noirs, les Juifs et les Arabes. George Mauco, lui, raisonne en termes d’assimilation et s’appuie sur des études réalisées en entreprises. Auprès de chefs de services d’une maison de construction automobile, il détermine sur la base de l’aspect physique, de la régularité du travail, de la productivité, de la discipline et de la compréhension du français que les plus assimilables sont les Belges, les Suisses et les Italiens et qu’il ne faut accorder aucune confiance aux Grecs, aux Arméniens et aux Arabes. Les deux études n’ont rien de nouveau : tout ce qui est vaguement africain ou asiatique n’a pas sa place ici. Pas assez bien. Hormis les Berbères, bénéficiant du « mythe berbère » largement répandu en France et qui voudrait que ce peuple soit totalement à part des autres peuples africains1.

Autre point important : la démographie. On fait venir des étrangers car on manque de Français. Alors, si en plus, ils font des enfants… Le député Charles Lambert, devant la Chambre le 25 octobre 1925, demande la venue de « races particulièrement prolifiques », tandis que L’Illustration du 1er novembre 1924, sous la plume de Ludovic Noudeau, espère que la France fera appel aux bons étrangers pour qu’ils viennent « y faire souche et grossir ainsi [la] masse nationale ». Ainsi, entre 1924 et 1939, 50 % des étrangers entrant officiellement sur le territoire français ont entre 15 et 39 ans. Et l’on prend bien soin de recruter avant tout des populations venues de pays ou de régions où le poids du catholicisme est fort et la méconnaissance des techniques contraceptives grande. Procréez, vous dit-on. Entre 1919 et 1939, le taux de natalité des Français est de 1,82 % contre 2,3 % pour les étrangers vivant en France. Faible tout de même. Finalement, ces animaux là ne sont pas les sacripants que l’on pensait.

On favorise également le regroupement familial2, sous la pression politique de l’Eglise. Monseigneur Chaptal n’hésite pas à écrire le 20 décembre 1924 dans La Vie Catholique : « Le socialisme, le communisme, l’alcoolisme finissent par avoir raison du travailleur célibataire ; au contraire, la famille, entourée de bien-être, favorisée par ses goûts religieux, assainit l’atmosphère spirituelle et détruit tous les germes de révolution et de dissolution sociale ».

D’autres, critères, moins déterminants, moins importants, annexes, sont utilisés. On établit une liste de maladies dont le port interdit l’entrée en France. Chaque étranger reçoit une feuille sanitaire s’il est en règles et, à partir du 15 février 1927, les candidats à l’immigration doivent fournir un certificat médical délivré par un médecin assermenté par le consul de France. Enfin, on recrute surtout dans des pays neutres ou alliés durant la guerre de 14-18 et dans tous les domaines politiques afin d’éviter la création de gros noyaux militants.

Le mouvement est important. On compte 1 550 000 étrangers en France en 1921 (soit 3,9 % de la population) et 2 890 000 – plus de trois millions si l’on compte les clandestins – en 1931 (soit 7 % de la population). En détails, on compte, en ce qui concerne les plus grosses communautés, 808 000 Italiens, 507 000 Polonais, 351 000 Espagnols et 253 000 Belges dont le nombre est en net recul depuis 1919. Les étrangers, suite aux expulsions décidées après le déclenchement de la crise de 1931, sont 2 453 000 en 1936 – trois millions, au moins, en comptant les clandestins.

La France jouit d’une bonne image à l’étranger et les Français se plaisent à accueillir les immigrés, encore plus quand il s’agit d’honorer le droit d’asile. On se méfie tout de même. Il ne faudrait pas que les allogènes viennent à perpétuer leurs mœurs et coutumes et la sympathie naturelle, de premier abord, diminue avec l’éloignement, qu’il soit géographique, religieux, linguistique ou physique. On voit l’étranger à travers le prisme des stéréotypes et des préjugés. On voyage peu, on connaît mal les autres. On est tenté de croire ce qu’il nous en est dit par ceux qui les ont vus, en vrai. Le racisme, selon Olivier Milza, est « larvé, rampant, presque respiratoire » mais on se montre bien plus indulgent si l’immigré est bien éduqué, s’il présente bien et s’il a de l’humour.

Les étrangers sont surtout la cible des journaux et des partis d’extrême droite. Mais les railleries populaires ne manquent pas. On moque des communautés pour les noms que portent leurs membres. Les Russes en entendent de belles. Et pourquoi ? Parce qu’ils font leur lit différemment des Français. En voilà des manières ! Et il arrive, à Marseille, par exemple, que des Français refusent d’attendre dans la même file que des étrangers dans les administrations. Il est évident, en sus, que les étrangers sont débauchés et volages. Voilà qui rend problématique le métissage. Que dira-t-on du fiston ?

Si l’Etat et les structures d’immigration ont leurs critères, l’opinion publique a aussi les siens. Plusieurs enquêtes, réalisées dans les années 1920 ont montré que les Français avaient des préférences parmi les populations étrangères. En premier lieu, il convient de faire pleine confiance aux Suisses et Belges qui sont discrets et qui s’intègrent rapidement. Viennent ensuite les Italiens. Acceptés au bénéfice de l’analogie de mœurs et de langue. Mais voyez vous-même, ces gens sont plus sales et plus nomades que nos amis romands et wallons. Quid des Espagnols ? Ah, inférieurs aux Italiens sur le plan professionnel, sans doute possible. Dociles, certes, mais paresseux et malpropres. Et les Portugais ! oui, ils travaillent mieux que les Espagnols mais ils sont bien moins intelligents. Descendons d’un étage. Les Polonais sont de bons ouvriers, robustes, économes et courageux, mais sans initiatives, il faut toujours les surveiller. Et ce penchant pour l’alcool. Quand à leurs jeunes, de la graine de délinquant. Et nos voisins allemands ? Sans finesse et inintelligents. Et puis cette rudesse des mœurs, ce respect sans bornes de la hiérarchie, cet amour des armes, ce militarisme exacerbé. Ils nous ont attaqués deux fois, ils recommenceront. Vous connaissez le dicton. Encore, s’ils n’étaient pas mégalomanes, orgueilleux, prétentieux et mesquins3. En milieu de tableau, on retrouve les Américains et les Russes sur lesquels personne n’a vraiment d’avis. On les connaît mal. Ah si, tenez, les Russes sont des traitres, souvenez-vous de 1917. Et voici la base de la pyramide, la populace, la plèbe internationale. Les Nord-Africains sont trop différents physiquement, ils viennent de trop loin – tellement loin, me direz-vous, qu’on s’est installé chez eux – et ils ont une psychologie infantile. Et qui est responsable des vols et des agressions sexuelles à part eux ? Les Chinois ne sont pas malaimés, mais on les craint énormément. Ils sont redoutables en affaires, tout en mesquinerie, tout en petitesse, et ils ont la fâcheuse tendance d’être mêlés aux trafics de stupéfiants. Les arméniens sont trop orientaux pour savoir se mélanger. Des rustres, voilà tout ; et mauvais travailleurs avec ça. Quant aux Levantins, n’en parlons pas. Enfin si, à peine, pour dire qu’ils sont répugnants ces pauvres gens, tous trafiquants dans un domaine ou un autre et cédant facilement à l’escroquerie.

Au final, pensée officielle et pensée officieuse se rejoignent : débrouillez-vous comme vous voulez mais point d’Africains et d’Asiatiques. La France des années 1920 a déjà en magasin de solides stocks de préjugés, d’idées reçues et d’a priori. Voulait-on que cela s’améliorât avec les années 1930 et leur déversement de crises économiques et politiques ? Que pouvait-on espérer des mentalités quand, le 17 juin 1931, Le Peuple, le journal de la C.G.T., écrivait que les Nord-Africains étaient des « âmes primitives » dotées d’une « sauvagerie naturelle » ? Allons, un peu de bon sens.


1 Mauco a plus de succès que Martial : en 1938, il est nommé au cabinet du sous-secrétaire d’Etat chargé des services de l’immigration du gouvernement Chautemps.

2 D’abord très largement masculine, l’immigration se stabilise en 1931 autour de 100 femmes pour 155 hommes.

3 Le romancier André Chamson écrit : « Sûr que les hommes, c’est partout du pareil au même. Mais les Allemands sont quand même plus étrangers ».

Publié dans 1919-1939 : La France et l'immigration | Laisser un commentaire »