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Archive de 21 octobre 2007

Première partie : Les avocats de l’immigration

Posté par marrickevin le Dimanche, 21 octobre, 2007

Le 11 novembre 1918, à cinq heures du matin, les Etats, après quatre ans de combats, sonnent la fin de la récréation. L’armistice, prenant effet à onze heures onze est valable pour une durée de trente-six jours1. Cela n’empêche pas qu’on continue de se battre encore un peu dans les tranchées qu’on a oublié de prévenir. Mais allez, que ce soit dit : la guerre est finie. Déclenchée par les systèmes d’alliance, encouragée, souhaitée même, par une partie des milieux financiers et de la presse en Europe, la boucherie s’achève faute de combattants et de moyens. La Russie a quitté la scène après la Révolution bolchévique (financée en partie par l’Allemagne), la France commence à manquer de chair à canon, l’opinion publique se lasse et peine de plus en plus à penser que cette guerre est « la lutte de la civilisation contre la barbarie » comme le dit Bergson ou qu’elle est « régénératrice » comme l’écrit Le Figaro. En Allemagne ? Encore mieux : la gauche s’agite, elle s’apprête à faire un coup. Les ouvriers de Kiel manifestent, les Spartakistes, autour de Rosa Luxembourg, brandissent leurs drapeaux rouges. Ca va mal. Soulèvements ouvriers à Munich, Hanovre, Cologne… La révolution gagne Berlin. Le 9 novembre, de son propre chef, le chancelier Max de Bade annonce l’abdication de Guillaume II. Tiens donc ! Curieux. L’empereur n’a pas le temps de réagir que la République est proclamée. L’armistice est signé. L’Allemagne va maintenant se débrouiller avec sa révolution. En un an, tout sera liquidé. Les ouvriers et chômeurs allemands ne sont pas les soldats français et l’armée allemande a encore de beaux restes. Hindenburg, qui avait secrètement conseillé au gouvernement impérial de demander l’armistice, s’en donnera à cœur-joie pour accuser les politiciens du « coup de poignard dans le dos ». Si l’Allemagne a perdu la guerre, ce n’est pas la faute des militaires. Si nous n’avons pas gagné, c’est parce qu’on n’a pas voulu qu’on gagne, on nous a trahis. Devenu président de la république, Hindenburg saura qui nommer chancelier pour chasser les traitres…

En France, la situation est plus calme. Et pour cause : la guerre est gagnée. Vraiment ? Qu’y gagne-t-on ? L’Alsace et la Lorraine. Maigre consolation. Ne vous inquiétez pas, l’Allemagne, seule responsable du carnage – cela va sans dire dans une classe politique devenue entièrement nationaliste après l’assassinat de Jaurès2 – paiera. Avec quoi ?

Le bilan de la guerre est pour le moins catastrophique. Plus de deux millions d’Allemands tués, un million sept cent mille Russes, un million quatre cent mille Français3, un million deux cent mille Austro-hongrois. De l’Europe au Japon (300 victimes), en passant par Terre-Neuve (1 251 morts), plus de neuf millions de personnes ont été tuées, directement, par la guerre. Record battu. Qui dit mieux ?

En plus de ses morts, la France compte, comme les autres nations, ses blessés. Plus de quatre millions. Les plaies pansées, les éclats de balle extraits, les jambes et les bras coupés, on arrive, tout de même, à un million cent mille invalides permanents. Deux millions et demi de personnes manquent. Plus en réalité. C’est à venir. La natalité a chuté durant la guerre du fait de l’absence des hommes et des classes creuses seront inévitables vers 1933. Le nord et l’est du pays sont ravagés, l’économie est totalement désorganisée et demande à être reconvertie après avoir été toute entière tournée vers l’effort de guerre, les campagnes se désertifient4 et une bonne partie des terres cultivées avant le conflit ne pourront pas servir avant plusieurs années. Les seuls bras français ne suffiront jamais si l’on veut rapidement rétablir le pays. Il va falloir faire appel aux étrangers.

La chose n’est pas nouvelle. Déjà avant la guerre, la France avait un taux de natalité faible au point d’être le plus bas d’Europe. Entre 1890 et 1913, le nombre des décès a été à sept reprises supérieur à celui des naissances et déjà on avait favorisé l’immigration. Ainsi, en 1914, on comptait 420 000 Italiens, 287 000 Belges, 105 000 Espagnols, 102 000 Allemands et 72 000 Suisses. Après la guerre, les économistes et le patronat ne perdent pas de temps pour appeler à une immigration massive et rapide. Le Temps, journal de droite, reprend le discours et se charge de le diffuser : avec trois millions d’hommes en moins, la main-d’œuvre sera, est, c’est certain, insuffisante dans l’agriculture et l’industrie. Déjà dans le sud-ouest, les campagnes se vident et les cultures restantes doivent beaucoup aux Italiens qui les maintiennent (tout comme la viticulture qui ne serait plus rien sans les saisonniers espagnols).

Argument supplémentaire pour la droite et le patronat : la journée de huit heures de travail hebdomadaires votée le 23 avril 1919. Allons, mes bons, vous n’y pensez pas, cela va freiner la reconstruction. A moins… A moins ?… A moins d’embaucher des étrangers. Cela manque d’organisation toutefois. L’Etat signe bien des accords de travail avec la Pologne (3 septembre 1919), l’Italie (30 septembre) et la Tchécoslovaquie (20 mars 1920) mais il n’y a, à vrai dire, aucun contrôle et aucun encadrement. Tout juste les traités assurent-ils, en principe, aux travailleurs étrangers une égalité de salaire et de droits avec les Français. Et puis, pour l’image et pour ménager l’opinion, on élabore une liste des nationalités prioritaires. Surtout, ne pas recruter des populations venues des colonies. Trop lentes, trop faibles, insubordonnées et malhonnêtes ; on l’a vérifié pendant la guerre. Point d’Allemands non plus, cela va de soi. Non, avant tout, des Italiens, Polonais, Tchécoslovaques, Portugais, Espagnols, Grecs, Russes et Bulgares.

En 1924, des associations patronales agricoles et industrielles créent la Société Générale de l’Immigration, en partie pour accélérer le mouvement, en partie pour démembrer les services publics5. La technique est simple : à l’étranger, près des usines, dans les campagnes, à la sortie des églises on placarde des affiches où l’on fait une présentation – flatteuse – de la France sous un énorme titre appelant les travailleurs. Les candidats, une fois choisis, sont systématiquement épouillés et vaccinés contre la variole avant d’être transportés, à leurs frais (ils doivent bien ça) en France où on leur remet papiers et permis de travail. Force est de reconnaître que la SGI est plus efficace que l’Etat. En 1929, quand celui-ci recrutait 539 Polonais, la SGI en recrutait plus de cinquante mille. Chiffre d’autant plus étonnant quand on sait qu’elle demandait, pour financer ses activités de passeur, 507 francs à un Polonais alors que le Ministère de l’Agriculture n’en demandait que 358. Que voulez-vous ? Tout est dans le discours : la SGI proposait des salaires trois à quatre fois supérieurs à la réalité.

Le fait est – et c’est l’un des principaux arguments du patronat – que les Français refusent de plus en plus les métiers rebutants, pénibles, les métiers qui les éloignent de leur famille (travail en forêt, construction de barrage, de pont…). A cela s’ajoute qu’on manque de spécialistes et que les Français font de plus en plus d’études et qu’ils entrent plus tard dans la vie active.

A gauche, on accepte l’immigration d’autant plus facilement qu’elle est justifiée. A l’extrême gauche, les positions changent. On était indifférent, au non de l’internationalisme. On se montre ensuite bien plus réservé, voire hostile, après la création de la SGI. Non pas qu’on soit contre les immigrés, mais bien contre l’immigration telle qu’elle est. C’est avant tout le combat contre le patronat qui dirige les arguments : les étrangers connaissent mal le français donc s’engagent sans connaître exactement les règlements et conditions de travail. Craignant d’être renvoyés, voire expulsés, ils n’osent pas se plaindre des salaires et évitent le militantisme syndical. Sans compter qu’il leur faut un certificat patronal pour obtenir une carte d’identité, ce qui les pousse à accepter des carrières sans avancement et des mises à l’essai indéfinies. Pour l’extrême gauche, donc, l’immigration apparaissait comme un moyen pour le patronat de briser le syndicalisme et de faire baisser la pression sociale, bien réelle : l’état de grâce de la fin de la guerre est vite retombé et on compte, en mai 1920, un million et demi de grévistes. On brise le mouvement selon les méthodes habituelles.

Pour une bonne partie du patronat, l’immigration n’est qu’une parenthèse, un épisode. Cela n’est utile qu’à éviter la déchéance de la nation et à maintenir sa puissance. C’est un gage de sécurité : penserait-on à attaquer un pays dont la population est nombreuse ? Et la présence des étrangers limite aussi le travail des femmes qui peuvent ainsi se consacrer à faire des enfants. Enfin, la gauche et les syndicats ne sont pas dupes : l’immigration permet d’embaucher des ouvriers dont on n’a pas à payer la formation.

Les étrangers ont, durant tout l’entre-deux-guerres un rôle économique indéniable. Ils permettent de relever les ruines, de faire d’énormes progrès dans les houillères et ils assurent pour une bonne part la survie de l’agriculture. Ainsi, pour Ralph Schor, si « l’afflux des étrangers […] découlait d’une ancienne déficience démographique, aggravée par la Grande Guerre », « ce fut au prix d’une immigration […] que les tâches les plus ingrates furent accomplies, que la production se maintint, que le chiffre des naissances parut peu déficient ».

Il est vrai, qu’à bien y regarder, avant l’appel aux étrangers, la situation de l’économie française n’était pas brillante et qu’elle ne paraissait pas pouvoir aller vraiment en s’améliorant. A tel point qu’en 1925, devant la Chambre, le député radical Charles Lambert n’hésite pas à dire que « la dépopulation continue et progressive de la France est un fait brutal » et que « [le] pays se meurt lentement » avant de demander, lui aussi, qu’on favorise massivement la venue d’étrangers. Oui, d’accord, mais lesquels ?


1 Il sera renouvelé régulièrement jusqu’au traité de paix du 28 juin 1919.

2 Le 4 août 1914, lors des obsèques de Jaurès, Léon Jouhaux, secrétaire général de la CGT, exprime, selon lui, les sentiments de « la classe ouvrière au cœur meurtri » et appelle à entrer dans l’Union Sacrée, pour la guerre, osant dire que c’était là l’idée de Jaurès. Après cela, tout le monde ou presque, de l’extrême gauche à l’extrême droite, des pacifistes aux monarchistes, s’est retrouvé pour la guerre et la défense de la République contre la barbarie allemande.

3 Soit la perte de 10,5 % de la population active masculine. Ce chiffre est de 9,8 % pour l’Allemagne et de 5,7 % pour l’Angleterre.

4 Le pays est toutefois encore pour moitié rural. La population urbaine dépassera celle des campagnes en 1931.

5 D’autres initiatives, plus locales, sont lancées. Ainsi la Société Lyonnaise de Soie de Décines recrute dans les bidonvilles d’Athènes et de Salonique des Arméniens rescapés du génocide de 1915.

Publié dans 1919-1939 : La France et l'immigration | Laisser un commentaire »