Marrick & Kevin’s Weblog

Dernières nouvelles des lieux interdits

  • Catégories

  • Statistiques

    • 12,678 Visiteurs
  • Archives

Le 4 septembre ou la “République des Jules” (par Henri Guillemin)

Posté par marrickevin le Mardi, 25 septembre, 2007

La voilà bien, dira Veuillot dès le 5 septembre, « la révolution du mépris » ! Reprendre ainsi en 1870, contre Napoléon III, le mot fameux de Lamartine de 1848 contre Louis-Philippe, c’était d’un assez bel aplomb de la part de celui qui avait salué le 2 décembre d’acclamations vociférantes. Mais c’est dans la mesure même, précisément, où l’homme de Décembre ne paraissait plus savoir son métier qu’on le conspuait, à l’extrême droite, après l’avoir porté aux nues.

La capitulation de Sedan, que les pouvoirs publics vont s’appliquer à cacher le plus longtemps possible à la foule, Thiers en a été averti l’un des premiers. La chose avait eu lieu le 2 décembre à 11 h 30. Le même jour, vers 18 heures, sous le sceau du secret, Jérôme David en fait la confidence au petit homme ; la nouvelle n’est pas confirmée encore, mais les informations télégraphiques qu’on a reçues de Belgique ne laissent aucun doute sur la réalité du fait. Bien entendu, tout le monde, à la Chambre, est au courant dès le lendemain et si, dans les rangs de la majorité c’est la consternation, du côté de la gauche c’est la panique. Favre surtout a complètement perdu la tête. Il avait si bien cru, ces jours-ci, que les choses s’arrangeraient, qu’on éviterait l’horreur d’un soulèvement populaire, avec toutes les « mauvaises passions[1] » déchaînées ! Il s’est mis en flèche, de nouveau, dans l’opposition. Enviable posture, à présent ! Picard, lui aussi, est dans l’effroi ; il a toujours pratiqué, quant à lui, une opposition « légale » et dont il soulignera, à juste titre, de la Commission d’enquête, le caractère « extrêmement modéré » ; Jules Simon, de son propre aveu, « n’aime pas à mettre les foules en mouvement » ; et Ferry, définissant en termes nobles le comportement de son groupe, le peindra comme suit : « Notre attitude était celle d’hommes profondément attristés et préoccupés […] et prévoyant un dénouement effroyable » ; il aura soin de rappeler que, depuis 1869, la rupture était consommée entre sa « gauche » à lui et le « parti que nous appelions alors, d’un nom très doux, le parti des impatients », ces « rouges » que, dès 1866, il avait violemment attaqués, dans ses articles du Temps : « Les revenants », « Les doctrinaires de la Terreur », etc. ; Vacherot, qui est des siens, Vacherot l’esprit libre, Vacherot l’ennemi des prêtres, Vacherot le futur maire du 5ème arrondissement, n’hésitera pas à reconnaître, avec un frisson, que « le parti républicain », on doit l’avouer, en dehors de son « élite » – à laquelle il a l’honneur d’appartenir – « traîne après lui une queue effroyable ». Ces « républicains », tout à coup transis, pensent exactement comme le comte Daru ; « il était facile de voir, écrira ce sage, qu’une révolution sociale pouvait, à toute heure, succéder à une révolution politique » et leurs angoisses étaient les siennes devant les dangers que couraient ces « principes sur lesquels l’ordre et l’existence même des sociétés reposent ». La situation était tragique, dit Jules Ferry, et « nous ne voulions pas que la République fût inaugurée dans les aventures » ; et il a l’œil fixé sur ces forbans, « les drôles de Belleville », comme il les appelle, ces voyous « qui t’insultaient », écrira-t-il à Gambetta, « dans les réunions électorales de l’année dernière ». Et certes Gambetta n’a rien d’un « socialiste ». Il a refusé de signer avec Delescluze une affiche antiplébiscitaire, en mai, et dans son fameux discours du 19 avril 1870, au banquet de la Jeunesse, il a déclaré avec force : « Je tiens à l’ordre et à la stabilité »[2].

Etranges, en effet, et significatives, cette hantise des « rouges », ces terreurs propriétaires » qui dominent alors et commandent toutes les pensées et tous les actes des politiciens. Les véritables révolutionnaires – blanquistes, « internationaux » – combien sont-ils, dans Paris ? Une poignée. Lagrange, directeur de la police politique impériale, quelqu’un par conséquent de bien placé pour savoir au juste à quoi s’en tenir sur les effectifs du « désordre », Lagrange, devant les membres de la Commission parlementaire d’enquête sur le 18 mars, lâchera cette vérité intempestive : sur deux millions de Parisiens, dira-t-il, « s’il y avait trois mille blanquistes, c’était tout ». Et c’est seulement à la veille de sa mort, et dans ces Mémoires qui ne verront le jour qu’en 1896, que Trochu, enfin, acceptera de reconnaître l’extrême faiblesse des « scélérats » : au sein de ces « masses » d’hommes rassemblés dans la capitale, écrira l’ancien gouverneur de Paris, « le très petit groupe des anarchistes était absolument noyé ». Sarcey, du reste, dès 1871, a laissé passer l’aveu qu’il regrettera ensuite : les blanquistes, écrit-il dans son Siège de Paris, formaient un « parti beaucoup moins nombreux que ne le croyait la bourgeoisie dans ses effarements ». Pourquoi cette grande peur chez les possédants et leurs délégués à la Chambre ? Parce qu’ils connaissent, eux, le secret de la machine sociale, un secret si simple qu’ils se persuadent que nul ne peut plus l’ignorer. Les théoriciens à leur service, les bons « économistes » dont tout l’emploi est de produire, autour des opérations réelles du commerce, de l’industrie et de la banque, l’écran d’une fumée protectrice, ces doctrinaires si pleins de zèle, qui les lit, qui les écoute, dans la plèbe ? Personne. Ceux qu’ils dupent ne sont nullement ceux qu’il conviendrait le plus d’aveugler. Un négociant terrifié, M Frère, qui insistera pour être entendu par les membres de la Commission d’enquête sur le 4 septembre, expliquera devant ces messieurs l’origine de tout le mal : qu’une propagande délétère se répand, enseignant « aux ouvriers que les patrons s’enrichissent avec leurs salaires ». Et l’Association International des Travailleurs, qui s’est fondée en 1864, poursuit une besogne terrible en dénudant l’évidence ; « considérant que l’assujettissement économique du travailleur aux détenteurs des moyens de travail est la cause première de sa servitude [etc.] ». Ces façons de tout démasquer sont, à elles seules, une catastrophe. Impossible que les esclaves ne finissent pas, tous, et très vite, par déchiffrer le grand mystère sur quoi repose « l’ordre établi ». D’où l’angoisse de la classe dirigeante. Et l’armée vient de disparaître ! Et les régiments de Vinoy, dernière garnison de Paris, que Palikao a fait partir vers Mézières, perdus, eux aussi, à coup sûr ! Une lueur, pourtant ; un reste d’espérance encore ; la plèbe a vraiment l’air, pour le moment, de penser à toute autre chose que ses propres affaires. Elle s’est engouée de patriotisme ; c’est elle-même, en juillet, lors de la déclaration de guerre, qui a hué, sur les boulevards, les deux ou trois cents « internationalistes » essayant leur contre-manifestation ; et avec quelle passion les faubourgs, en août, ont réclamé le retour de Bazaine ! Leur joie, le 1er septembre, quand le bruit a couru que la jonction Bazaine-Mac-Mahon était faite ! Oui, une chance de côté-là, providentielle. Trochu, Thiers, combinant leur action, peut-être parviendront-ils encore à tout sauver…

Le 3 septembre, Favre, qui ne se connaît plus, risque, à la Chambre, une grande proposition : « Que tous les partis s’effacent devant un nom militaire qui prenne [sic] la défense de la nation. Ce nom est connu ; il est cher au pays. Il doit être substitué à tous les autres. Devant lui doivent s’effacer tous les fantômes de gouvernement ! » Favre n’a pas articulé les deux syllabes du nom de Trochu, mais tout le monde a compris. Des exclamations accueillent, de tous côtés, cette suggestion de dictature.


[1] Notre premier devoir, dira-t-il, à nous autres membres du Gouvernement du 4 septembre, était de « contenir les mauvaises passions » (J. Favre, Le Gouvernement de la Défense nationale, II, 316).

[2] Dans son Paris livré de 1871, Flourens dira que Gambetta « change de couleur selon qu’il passe du milieu bourgeois au milieu ouvrier » ; en 1869, Gambetta a été candidat en même temps dans la Seine et dans les Bouches-du-Rhône, et Pyat l’accuse de s’être fait « Jacobin à Belleville, Girondin à Marseille »

Extrait de Cette curieuse guerre de 70, Paris, Gallimard, 1956, 266 pages.

Laisser un commentaire

XHTML: Vous pouvez utiliser ces étiquettes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <pre> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>